Digitized by the Internet Archive
in 2010 witii funding from
University of Ottawa
Iittp://www.arcliive.org/details/lesbeauxmessieur02sand
V. 2
(i')4'i>uft'& «111
dl» hnnn^.'jb smcuodiltn')-) a'JF
LES BEAUX MESSIEURS DE BOIS-DORÉ
.li'iaii ^i» imild:
Ouvrages de Xavier de Monlépin.
Jeaiiue de la Treniblaye 5 vol.
JL'OfOcler de fortune 7 vol.
SouTenirs iutimes d'un Ciardc-dn-Corps 10 vol.
Mademoiselle La Ruine 6 vol.
Deux Bretons , 6 vol.
lia Syrènc 2 vol.
li'Idiot 5 vol.
Perle (la) du Palais-Royal. 3 vol.
Confessions d'un Bohême (lr« partie). . . 5 vol.
TIcomte (le) Raphaël (2« partie) 5 vol.
lies Oiseaux de nuit. (3* partie?, fin) ... . 5 vol.
lies CheTaliers du lansquenet. ..... iO vol;
l>iToine 2 vol.
mignonne (suite de Pivoine). . 3 vol.
Brelan de Dames. 4 vol.
lie lioup Noir 2 vol ,
lies Tireurs d'antrefols 4 vol.
lies Talets de Cœur 3 vol.
Un Gentilhomme de grand chemin ... 5 vol.
Sœur Suzanne 4 vol.
Les Tireurs de Paris 13 vol.
Premipre partie Le Bol de la mode 3 vol.
Deuxième partie Club des Birondelles ... 4 vol.
Troisième partie Les Fil» de famille .... 3 vol.
Quatrième partie Le É'Il d'Ariane 3 vol.
CienerièTe Cialllot 2 vol.
Ouvrages de Paul Duplessis.
Le Battenr d'Estrade 3 vol.
lia Fille de la Yierge 5 vol.
lies grands jours d'Auvergne 9 vol.
lia ftiouora 4 vol.
Un inonde inconnu 2 vol.
lies Etapes d'un Vol4M|itaire. ...... 12 vol.
lie Capitaine BraTaïAiria. 2 vol.
Ouvrages de Faul de kock.
lie Iflilllonnaire 5 vol.
li» demoiselle du cin(|uième G vol.
Ifladamc de Uonflanquin 5 vol.
La Bouquetière du CiiAtrau-d'Eau ..... 0 vol.
Un ]Tlon««ienr très tourmenté 2 vol.
Les Dturistes > . 8 vol.
FoDtajotbleau, imprimerie de E. Jacqain.
LES BEAUX MESSIEURS
DE
BOIS -DORE
PAR
GEORCîE 8AMB
2f
CABINET D[ LECTURE. '
Lifirairie ancisMis el moderne
E.Desbois&Fils
.Rue Hugue ne, ?0- BORDE AIJX.
ALEXANDRE CADOT, ÉDlTliUK
■87, rnelf«srpuittu
1858
lâôjM xuAsa ^aj
jS^'^' ^ îx ^ Lai
\>iM
/>*' t4^*Â «uri,a»r
Mario ne savait point ce que c'était que
la genlilhommerie. Certes, il était prodi-
gieusement instruit pour son âge, pour le
temps et le milieu où il avait été élevé ;
mais, a tous autres égards que la religion,
I ^
LES ni: AUX MESSIEURS
la morale et les langues, c'était un vrai
petit sauva^:^e, ne se faisant aucune idée de
la société oii le marquis l'invitait a en-
trer, il ne vil dans sa proposition que
des rubans, des bonbons, des pe lits chiens
et de belles chambres toutes pleines de
ces bibeloir,, qu'il prenait pour, des jouets.
Ses yeux brillèrent de naïve convoitise,
et Bois-Doré, aussi naïf que lui dans son
genre, s'écria :
— Vive Dieu ! maître Jovelin, cet enfant
est né quelque chose. Avez-vous vu com-
me ses yeux ont relui k ce mot de genlil-
liomme? Voyons, Mario, demande a Mer-
cedes do rester avec nous.
— E( moi aussi? dit l'cnfanl, qui crut
DE «OIS- DORÉ 3
naturellement que l'ofTre s'adressait d'a-
bord a sa mère adoplive.
— Va elle aussi ! répondit Bois-Doré ; je
sais bien que vous séparer serait fort in-
humain.
Mario, transporté, se hâta de dire a la
Morisque, en arabe et en la couvrant de
caresses : Mère! nous ne marcherons plus
dans les chemins. Ce beau seigneur nous
garde ici dans sa belle maison I
Mercedes remercia en soupirant. L'en-
fant n'est pas a moi, dit-elle ; il est a Dieu,
qui me l'a co-ifié. Il faut que je cherche et
que je retrouve sa famille. Si sa famille
n'existe pins ou ne veut pas de lui, je re-
viendrai ici, cl, h geuoux, je vous dirai:
4 LES BEAUX MESSIEURS
Prenez-le el chassez-moi si vous voulez.
J'aime mieux pleurer seule à la porte de
la maison où il sera heureux, que de le
faire encore mendier sur les chemins.
— Cette femme a une belle âme, dit le
marquis. Eh bien, nous l'aiderons, de no-
tre argent et de notre crédit, a retrouver
ceux qu'elle cherche ; mais que ne nous
apprend-elle ce qu'elle en sait? Nous l'ai-
derions peut-être tout de suite, d'après le
nom de famille de l'enfant.
— Ce nom, je ne le sais pas, répondit la
IVJorisque.
— Alors, qu'espérait-elle en quittant ses
montagnes?
DE BOIS-nORÉ 5
— Dis-leur ce qu'ils veulent savoir, dit
en arabe Mercedes à Mario, mais rien de
ce qu'ils doivent encore ignorer.
Mario prit la parole, enchanté d'avoir a
s'expliquer, mais sans impudence ni ma-
nière, avec toute la candeur de sa grâce
naturelle et de son beau regard.
«Nous étions bien heureux la-bas, dit-il;
il y avait des grottes, des cascades, de
grands pics et de grands arbres ; tout était
bien plus grand qu'ici, et l'eau y faisait
beaucoup plus de bruit. Ma mère gardait
des vaches très bonnes, et elle teignait et
filait de la laine pour^foirej de la toile de
laine très forte. Voyez mon bonnet blanc
et sa cape rouge I C'est des étoiles de chez
C LES rr.Aix MEssiians
nous. Moi, je travaillais aussi. Je faisais
dos paniers oh ! je sais Ires bien les faire!
Si je reviens chez vous pour être genlil-
horume, vous verrrz! c'est moi qui ferai
tous los paniers de la maison î Tous les
jours, pendanl deux heures, j'apprenais
a lire et u parler e pagiiol et français
avec M. le curé Aujorrant. Il ne me
grondait jamais, il était toujours content
de moi. Jamais on n'a vu un homme si
bon ! li m'aimait tant, que ma mère en
était quelquefois jalouse. Elle médisait:
Tiens, j*e { arie que tu aimes mieux le prê-
tre que n)oi ! Mais je lui disais : Non, va !
je vous aime autant l'uri que l'autre. Je
vous aime tant que je peux. Je vous aime
grarid comme les montagnes, et encore
plus : grand comme le ciel]
l>i: BOIS DOl^E /
« Mais quand j'ai eiulix ans, (oui a ])ien
changé pour nous. Yoiîa que tout d'un
coup M. Anjorranl a été hien malade,
pour avoir trop marché dans la neige,
poursauver des petilïS enfants qui s'étaient
perdus et qu'il a retrouvés; car il y a chez
nous de la neige, en hiver, quelquefois
aussi haut que votre maison. Et , tout
d'un coup, M. Anjorraiit est mort. Ma
mère et moi nous avons tant pleuré que
je ne sais pas comment nous avons en-
core des yeux pour voir clair. Alors ma
mère m'a dit : 11 faut faire la volonté de
notre père, de noire ami qui est mort. Il
nous a laissé les papiers et les bijoux qui
peuvent servir à te faire reconnaître a la
famille. Il a écrit pour toi bien des fois ;^u
niinislrede France. On n'a jamais réporidu.
8 LES DtAUX MESSIEURS
Peut-être qu'on n*a pas reçu les lettres.
Nous irons trouver le roi, ou quelqu'un
qui puisse lui parler pour nous, et si tu as
une grand'mère, ou des tantes, ou des
cousins, ils t'empêcheront de rester vassal,
parce que tu es né libre, et que la liberté
est la plus grande chose du monde.
« Nous sommes partis avec bien peu
d'argent. Le bon M. Anjorrant n'avait rien
laissé pour personne. Aussitôt qu'il avait
une piécette, il la donnait a ceux qui en
avaient besoin. Nous avons marché, mar-
ché; la France est si grande I Voilà trois
mois que nous sommes en route! Ma mère,
voyant le chemin si long, avait peur de
n'arriver jamais, et nous demandions aux
portes l'abri cl le pain. On nous donnait
DE BOIS-DOUÉ 9
toujours, parce que ma mère a l'air doux
et qu'on me trouve gentil. Mais nous ne
connaissions pas les chemins, et nous fai-
sions bien des pas qui nous retardaient au
lieu de nous avancer. C'est alors que nous
avons rencontré des gens bien drôles, qui
se disaient Égyptiens, et qui nous ont dit
d'aller avec eux en Poitou, si nous sa-
vions faire quelque chose. Ma mère sait très
bien chanter en arabe, et moi je sais un
peu jouer du tyrapanon et de la guiterne
des Pyrénées. Je vous en jouerai tant que
vous voudrez. Ces gens-là ont trouvé que
nous en savions assez. Ils n'étaient pas
mauvais pour nous, et il y avait avec eux
une petite Morisque appelée Pilar que j'ai-
mais beaucoup, et un garçon plus grand,
La Flèche, qui était Français, et qui m'a-
^0 LES «EAUX MEbSIlillUS *
».
musait avec ses grimaces et ses histoires.
Mais ils étaient presque lous voleurs, et
cela faisait de la peine a ma mère de les
voir si gourmands et si paresseux. C'est
pourquoi elle me disait tous les jours : « Il
nous faut quitter ces gens-là, qui ne va-
lent rien. » C'est hier que nous les avons
quittés, parce que...
— Parce que? dit le marquis.
— C'est une chose que ma Mercedes
vous dira peut-être plus tard, quand elle
aura prié Dieu de lui faire connaître la
vérité. C'est comme ça qu'elle m'a dit, et
je n'en sais pas davantage.
— Toutes choses entcfulues, dit le mar-
quis ense levant, voila des gens dont je fais
DE li01S-lH)UÈ i\
grand cas, et que je veux voir bien traiter
el bien soigner en mon lo^is, jusqu'à ce
qu'il leur plaise de me faire savoir en quoi
je peux les aider davantage. Mais ne m'a-
vais-tu pas dit, fidèle Adamas, que celte
Mercedes avait une lettre pour M. de
Sullj ?
— Oui, oui! s'écria Mario. C'est le nom
qui est sur la lettre de M. Anjorrant.
— Eh bien ! c'est très facile. Je suis fort
son serviteur, et je me charge de vous
faire arriver chez lui sans fatigue ni mi-
sère. Or donc, reposez-vous céans et de-
mandez tout ce que vous voudrez. Voyons,
Adamas, la mère et l'enfant sont très pro-
pres, et leurs habits de montagne ne sont
M LliS BEAUX. MES!5l£UUS
point trop laids. Mais ils ont la, sur le
corps, tout ce qu'ils possèdeut?
— Oui, monsieur, sauf les habits plus
mauvais qu'ils portaient hier et ce matin ;
ils ont chacun deux chemises et le reste à
l'avenant. Mais cette femme lave, raccom-
mode et peigné son enfant tout le temps
qu'elle ne marche pas. Voyez comme sa
chevelure est bien tenue! Elle a toutes
sortes de secrets arabes pour entretenir la
propreté; elle sait faire des poudres de
troène et des élixirs que je veux appren-
dre d'elle.
— C'est fort bien vu, mais songez a lui
donner du linge et des éto(îes, pour qu'elle
soit un peu nippée. Puisqu'elle est adroite,
DE n01S-D©RÉ 13
elle en tirera bon parli. Je m'en vais faire
un tour de promenade, après quoi, si elle
n'a point de déplaisir a chanter un air de
sa nation, avec la guilerne du petit, je
serai content d'ouïr leur musique étran-
gère. A revoir donc, maîlre Mario ! Com-
me vous avez très civilement parlé, je vous
veux donner quelque chose tantôt: comp-
tez que je ne l'oublierai point.
Le gentil Mario baisa la main du mar-
quis, non sans jeter un regard bien expres-
sif sur le petit chien Fleurial, qu'il eût
préféré à toutes les richesses de la mai-
son.
11 est vrai de dire que Fleurial était une
merveille : des trois cagnots que choyait
44 LES BEAUX MESSIEURS
le marquis, il était le préféré a juste titre,
et ne quittait jamais sou maître dans la
maison. 11 était blanc comme neige, touffu
comme un manchon, et, contrairement aux
mœurs des petits chiens gâtés, il était doux
comme un agneau.
Lorsque le marquis eut Fait sa prome-
nade accoutumée, parlé avec bonté à
ceux de ses vassauxqu'il rencontra, et de-
mandé des nouvelles de ceux qui étaient
malades, pour leur envoyer de quoi les
récomforter, il rentra et fit appeler Ada-
mas. ,
— Que donnerai-je donc a ce joli Ma-
rio? lui dit il. Il faudrait trouver un jouet
<]iii coin îiil M son ri^ro, et il n'y en :i point
DE BOIS-DORÉ 13
ici. Hélas f mon ami, nous voici trois
céans, qui commençons k nous faire vieux
garçons, maître Jovelin, moi et toi.
— J'y ai songé, monsieur, dit Adamas.
— Aquoi, mon vieux serviteur? au ma-
riage?
— Non, monsieur, ce n'étant point votre
goût, ce n'est pas le mien non plus ; mais
j'ai trouvé le jouet pour donner a l'en-
fant.
— Va le chercher bien vile.
— Voici, monsieur I dit Adamas en al-
lant prendre l'objet qu'il avait déposé
dans l'embrasure de la fenêtre. Comme
j'ai remarqué que l'enfant mourait d'envie
16 LES BEAUX MESSIEURS ''
d'avoir Fleurial, et que vous ne pouvi.^z
pas lui donner Fleurial, je me suis rap-
pelé avoir vu, dans les greniers, plusieurs
jouets oubliés depuis longtemps, et entre
autres ce chien d'étoupe, qui n'est pas
trop mangé aux vers, et qui ressemble à
Fleurial, sauf qu'il est en peau de mouton
noir et qu'il n'a plus beaucoup de queue.
— Et sauf mille autres différences qui
font qu'il ne lui ressemble pas du tout!
Mais d'où vient donc ce joujou-la, Ada-
mas?
— Du grenier, monsieur.
— Fort bien, mais... tu dis qu'il y en a
d'autres?
— Oui, monsieur; un petit cheval qui
DE BOIS- DORÉ 17
n'a plus que irois jambe?, un tambour
crevé, de petites armes, un reste de don-
jon crénelé.
Adamas se tut brusquement en voyant
le marquis profondément absorbé devant
le chien d'étoupe, tandis qu'une grosse
larme creusait un sillon dans le fard de sa
joue. J'ai fait quelque sottise ! s'écria le
vieux serviteur. Pour Dieu, mon bon cher
maître, d'où vient que vous pleurez?
— Je ne sais, un moment de faiblesse!
dit le marquis en s'essuyant de son mou-
choir parfumé, oîi s'imprima une notable
partie des roses de son teint; j'ai cru re-
connaître ce jouet, et, si je ne me trompe,
c'eslla une relique (juM! ne faut point dou-
II 2
18 LES BEAIX MESSIEURS
ner, Adamas ! cela vient de mon pauvre
frère !
— VraimenI, monsieur! Ah! je ne suis
qu'un sol! J'aurais dû m'en aviser! J'ai
pensé, moi, que cela vous avait amusé
quand vous étiez petit enfant!
— Non! quand j'étais petit entant, je
n'avais point de jouets. C'était un temps
de guerre et de tristesse en ce pays; mon
père était un tiomme terrible et me faisait
voir, j)Our récréation, des carcans, des
chaînes, des paysans^sur le ciievalet et
des prisonniers pendus*aux ormes du parc.
Plus lard, beaucoup plus tard, il eut une
seconde femme et un second tils.
— Je le sais bien, monsieur; le jeune
DE BOIS-DORÉ 19
naonsieur Floriinoiid, que vous avez tant
aimé! La fleur des gentilshommes, bieu
cerlainemeut! Dispara d'une si étrange
manière!
— Je l'aimai plus que je ne saurais le
dire, Adamas ! non point lant pour les rap-
ports que nous eûmes ensemble quand' il
eut à^e d'homme, puisqu'alors nous sui-
vions des partis différents, et que nous
nous rencontrions bien peu, le temps seu-
lement de nous embrasser et de nous dire
quenousélionsamisetfrèresquandmême;
mais pour les gentillesses de son enfance,
dont, commeje te l'ai conté, j'eus occasion
de prendre soin et garde en une absence
de mon père qui dura environ un an. La
seconde fcmmede celui-ci était morte et le
20 LES BEAUX MESSIFTTlîS
pays fort inquiété. Je savais mon père haï
des calvinistes, et je crus devoir apporter
protection, ici, a cepauvre enfant queje ne
connaissais point, et qui se liiit a me ché-
rir comme s'il eût compris l'injustice de
notre père envers moi. Il était doux et
beau comme ce petit Mario qui est céans.
Il n'avait ni parents ni amis autour de lui,
pour ce qu'en ce temps les uns mouraient
de peste et les autres de peur. Il fût mort
aussi, faute de soins et de gaîté, si je ne
l'eusse pris en si grande attache, que je
jouais avec lui des jours entiers. C'est moi
qui lui apportai ces jouets-ci, et j'ai quel-
que raison de m'en ressouvenir, à présent
que j'y songe, car ils faillirent me coûter
cher.
DE BOIS -DORÉ 21
— Conlez-moi ça, monsieur, ça vous
distraira. j
— Je le veux i)ien, Âdamas. C/élait en
quinze cent... n'importe la date !
— Sans doute, sans doute, monsieur, la
date n'y fait rien.
— Mon cher petit Florimond s'ennuyait
de ne point sortir, et je n'osais l'expo-
ser dehors, a cause qu'il passait des ban-
des de tous les partis, qui tuaient fout et
ne connaissaient point d'amis. Je m'avisai
d'une auiusette qui m'avait bien tenté dans
ma propre enfance. J'avais vu, au château
de Sarzay, beaucoup de ces animaux dV-
toupe et d'autres babioles dont se jouaient
les petits Barbançois. Les seigneurs de
12 LES BEAUX MtSSlLtJRS
Barbançois, qui ont possédé ce fief de
Sarzay de père en fils, depuis longues
années, étaient des plus enragés contre
les pauvres calvinistes, et, à cette épo-
que-là, ils élaient à Issoudun, faisant pen-
dre et Ijrûler tant qu'ils pouvaient. En leur
aljsence, le manoir de Sarzay n'était pas
trop bien gardé. Le pays d'alentour étant
tout dévoué aux catholiques et à M. de La
Châtre, on ne se méfiait point de moi, qui
étais trop seul et trop pauvre pour rien
entreprendre.
(' Je m'imaginai d'y pénétrer sous un
prétexte et (Vy faire main-basse sur les
joujoux, a moins que quelque valet ne
m'en voulut vendre, car il n'en fallait
pas chfrchfr ailleurs. C'était marcban-
k
. DE liOlS-lXJRÊ -3
dise de luxe, et que l'on ne débitait
point dans les petits endroits. Je me
présente donc liardiment, comme venant
da la part de n)on père, et je demande
l'entrée du château, comme pour parler a
la nourrice des jeunes i^ens, qui, lors,
étaient déjà a Cïieval, comme moi, et bat-
tant le pays, .rentre, je m'explique, et la
nourrice me reçoit nîat Elle savait que
j'avais déjà guerroyé pour les calvinistes,
et que mon père ne m'aimait point; mais
l'argent l'adoucit : elle monte en une
cbambre haute, et m'apporte ce que les en-
fants, devenus grands, avaient laissé de
moins endommagé.
« Me voila donc parti avec un cheval,
un chien, une citadelle, six canons, un
24 LES îiKAUX MKSSILUUS
chariot e\ beaucoup de petite vaisselle
de fer, le tout dans un ji^rand panier
couvert d'une toile, que j'avais attaché
derrière moi, sur mon cheval. J'en avais
jusqu'aux épaules , et , tout en sortant
de la cour de Sarzay, j'entendais les valets
rire, du haut des croisées, et se dire entre
eux : « C'est un grand innocent, et, si
nous n'avons jamais maille a partir avec
d'au Ires réformés, nous en aurons vite
bon marché. » Quelques-uns avaient bien
envie de menvoyt'r quelque peu d'arqur-
bnsarle, mais j'en fus quitte pour la peur.
Je piquai des deux avec mon bataclan, qui
me sonnait au derrière comme la ferraille
d'iin chaudronnier du Limousin.
(« Cependant tout allait bien, et je m'en
revenais tranquillement par la traverse,
pour ne point passer dans cet équipage
par la ville de La Châtre ; mais j'eus bien
a passer la Couarde, sur le pont du che-
min d'Aigurande, et c'est alors que je me
trouvai en face d'une bande de dix a douze
reîtres qui se dirigeaient vers la ville. Ce
n'étaient que des maraudeurs , mais ils
avaient avec eux un des plus méchants
partisans de ce temps-Ka, un certain drôle
dont le père ou l'oncle avait le comman-
dement de la grosse»tour de Bourges, et se
faisait appeler le capitaine Macabre.
»
« Ce garçon, qui était a peu près démon
I
âge, mais qui était déjà vieux en malice,
servait de guide à tous les pillards qui vou-
laient bien lui laisser faire sa main avec
^5 LES r.L.VUX MhbSlEUUS
eux. Je l'avais quelquefois rencontré, et il
savait bien que, m'élantlKiUu pour les cal-
vinistes, je ne devais point être traité en
ennemi par ces Allemands. Mais, k voir
mon chargement, il me crut de bonne
prise, et, se donnant un air de capitan, U
me commanda de mettre pied à terre et de
livrer cheval et bagage à ses gens, qui
s'intitulaient, pour lors, cavaliers du duc
d'Alençon.
« Gomme ils ne savaient pas un mot de
français, et que le fils de Macabre leur ser-
vait de truchement, il eût été bien inutile
de vouloir parlementer. Sachant a qui j'a-
vais affaire, et qu'après m'êlre soumis et
laissé démonter, je semis bien battu et
peut-êlre arquebuse, par manière de
passe-lenips , comme c'était îa coutume
des maraudeurs, je risquai le tout pour le
tout; j'allongeai, de la botte et de l'étrier
tout ensemble, un grand coup de pied
dans l'estomac du Macabre, qui était déjà
descendu pour me jeter bas, et l'étendis
tout à plat sur le dos, jurant comme qua-
rante diables,
,1
— Et bien vous fîtes, monsieur! s'écria
Adamas euthousiasmé.
— Les autres, poursuivit Bois-Doré,
s'attendaient si peu à voir un blanc-bec
comme j'étais, faire pareille cbose au mi-
lieu d'eux, tous vieux routiers armés jus-
qu'aux dents, qu'ils se mirent a rire, de
quoi je profitai pour filer comme un trait
:lS Li:s iii.ALX MLSs<iLuus
d'arbalète ; mais, leur étonnement passé,
ils m'eovoyèrenl une grêle de prunes al-
lemandes, que l'on appelait dans ce temps-
la des prunes de Monsieur, a cause que
ces Allemands servaient les desseins de
Monsieur, frère du roi, contre les troupes
de la reine-mère. ,
»
« Le sort voulut qu'aucune balle ne
m'atteignît, el, grâce a ma bonne jument
brandine, qui m'emporta dans les chemins
creux et torlus de la Couarde, je rentrai
sain et sauf au logis. Grande fut la joie de
mon petit frère en me voyant déballer
toutes ces bamboches.
« Mon mignon, lui dis-je en lui don-
nant la citadelle, bien m'a pris d'être si
DE eOiS-DORÉ 29
1
bellement forlifié, car sans (es bonnes
murailles que j avais le long du dos, je
pense que vous ne na'eussiez point vu re-
venir. » Le fait est, Adanias, que si l'on
décousait ce chien d'étoupe, je crois bien
qu'on lui trouverait quelque plomb dans
le ventre, et que si la citadelle ne m'a
point garanti, tout au moins- les animaux
ont dû garantir la citadelle.
— S'il en est ainsi, monsieur, je veux
garder tout cela chèrement, et en faire un
trophée d'honneur dans quelque salle du
château.
— Non, Adamas, on se moquerait de
nous. Et puisque voici venir ce bel en-
fant, il lui faut donner le chien d'étoupe
30 LES BEAUX MESSIEURS
et le reste, car ce qui vient d'un ange doit
retourner a un autre ange, et je vois dans
les yeux de ce Mario l'innocence et l'ami-
tié qu'il y avait dans ceux de mon jeune
frère... Oui, c'est chose certaine! continua
le marquis en regardant entrer Mario et
Mercedes, conduits par le page Clindor ;
si Florimond eût eu un fils, il eût été en
tout semblable h ce garçonnet, et si lu
veux que je te dise pourquoi il m'a plu à
première vue, c'esl parce qu'il me remet
en mémoire, non point tant par ses traits
que par son air, sa voix douce et ses ma-
nières caressantes, mon frère tel qu'il était
vers l'âge oîi voici cet orphelin.
— Monsieur votre frère ne s'est jamais
marié, dit x\damus, qui avait l'esprit en-
DE BOIS-DORÉ 31
core plus romanesque que son maîlre,
mais il peut bien avoir eu des bâtards, et
qui sait si...
— Non, non, mon ami, ne rêvons
point! j'ai bien eu une autre songerie,
tandis que cette Morisque nous racontait
Thistoire du gentilhomme assassiné! ne
me suis-je point imaginé que ce pouvait
être mou pauvre frère?
— Eh bien I au fait, monsieur, pour-
quoi ne le serait-ce point, puisque nul ne
sait comment il a péri ?
— Ce ne l'est point, répondit le mar-
quis, et la raison, c'est que le père de ce
petit Mario a été défait quatre jours avant
la mort de notre bon roi Henri, tandis que
32 LES iii-AUX .MESSiEUUS
j'ai une dernière lettre de mon frère, !;. - e
de Gênes, le seizième jour de juin, c'est-
à-dire environ un mois après que ces
choses se furent passées. Donc, il n'y a
point de rapprochement a faire.
Pendant que te marquis et Adamas
échangeaient ces réflexions, la Morisque
s'était préparée a chanter, et Lucilio était
arrivé pour l'entendre. Le marquis goûta
si fort sa manière, qu'il pria Lucilio de lui
noter ses airs. Lucilio les prisa encore da-
vantage, comme étant, disait-il, « choses
rares et antiques, d'une grande perfection
de beauté. » Mercedes les disait de mieux
en mieux, à mesure qu'on l'encourageait,
et Mario l'accompagnait très bien. D'ail-
leurs, il était si joli avec sa longue guitare.
DE BOIS-DORÈ 33
son air sage, sa bouche entr'ouverte, et
ses beaux cheveux ondes sur ses épaules,
qu'on ne pouvait se lasser de le regarder.
Son habillement, composé d'une grosse
chemise blanche, de courtes braies de
laine brune, avec une ceinture rouge et
des chausses grises avec des brides de
laine rouge enroulées autour de la jambe,
était très favorable à la grâce de son
corps et a l'élégance de ses formes délica-
tes. Il reçut avec éblouissement tous les
jouets que l'on alla chercher au grenier,
et le marquis vit avec plaisir qu'ayant ad-
miré toutes ces merveilles, il les rangea en
un coin avec une sorte de respect. Le fait
est que tout cela ne lui disait pas grand*-
chose, et que, la surprise passée, il se mit
à repenser a Fleurial, qui élait vivant,
II 3
34 LES BKAlJX Mi SSIEUUS
■ joueur et caressant, et qui eût pu le suivre
daus sa vie errante, tandis que la posses-
sion des clievaux, des canons et des cita-
delles n'était que le rêve d'un instant, dans
celle vie de misère et de passage.
Le reste de la journée s'écoula sans nou-
vel orage de la pari de M. d'Alvimar. 11
revit M. Pouhiin, et lui dit qu'il était dé-
cidé a en (amer le siège de la gentille Lau-
riane. A souper, il fit de son mieux pour
n'avoir pas un ennemi, ou tout au moins
un contradicteur auprès d'elle, dans la
p(^rsonne du marquis, et il parvint encore
à se faire trouver aimable. Il ne rencon-
tra, dans la maison , ni la iMorisque ni
l'enfant, n'entendit plus parler d'eux, et se
retira de bonne heure pour rêver à ses
l)r()jels.
UK BOIS -DORÉ 35
Toule la suite du marquis fut aise de
garder Mario quelques jours ; ainsi l'an-
nonçait Adamas. Celui-ci le fil man'^^er,
ainsi que sa mère, à la seconde table,
celle où il mangeait lui-mêuie en qualité
de valet de chambre, avec maî're Jovelin,
que Bois-Doré faisait, a dessein, passer
pour un subalterne, la gouvernante Bel-
linde et le page Clindor. Le carrosseux et
les autres valets mangeaient à d'autres
heures et dans un autre local. Celait la
troisième table. Il y en avait une qua-
trième pour les gens de la ferme, les pas-
sants, les pauvres voyageurs, les moines
besaciers ; en sorte que, de l'aube a la
grand'nuit, c'est-à-dire huit h neuf heures
du soir, on mangeait au manoir de Brian-
tes, et ou voyait fumer sans relâche quel-
3() LES «EAVX ^lESfiTEURS
que cheminée a odeur grasse qui attirait
de loin des volées de .gamins et de men-
diants. Ceux-ci recevaient toujours l3()nne
pitance de reliefs a la grand'porle, et
dressaient la cinquième tal)le sur le gazon
de l'avenue ou sur les revers des fossés.
Malgré cette large hospitalité et ce nom-
breux personnel, qui n'étaient point en
rapport avec l'exiguilé du manoir, le re-
venu du marquis faisait face a tout, et il
avait toujours de l'argent de reste pour
ses innocentes fantaisies. Il n'était guère
volé , bien qu'il ne s'occupât d'aucune
comptabilité ; Adamas et Bellinde se dé-
testant, ils se surveillaient l'un l'autre, et
quoique Bellinde ne fut pas femme a se
priver d'un peu de pillage, la crainte de
DE BOIS-DOIIÉ 37
donner prise aux soupçons de son en-
nemi la rendait prudente et forcément
modérée à rarlicle des profils. Largement
payée et toujours ma^Mifiquement iiabil-
lée aux frais du cliâteiain, qui tenait a ne
voir « cijifTons ni crasse " autour de lui,
elle n'avait certes pas de prétexte pour
malverser ; mais elle ne s'en plaignait pas
moins, étant de celles qui chérissent un
sou volé et dédaignent un louis bien ac-
quis.
Quant à Adamas, s'il n'était pas la pro-
bité même dans toutes ses relations (ayant
fait la guerre et pris les mœurs des parti-
sans), il aitnail tellement son maître que
si, dans le poste éniinenl d'homme de con-
liance où il était parvenu, il eiil encore
38 LES BEAUX MLSSIEIIKS
osé piller el rançonner les gens du dehors,
c'eût été uniquement pour enrichir le ma-
noir de Briantes.
Clindor faisait cause commune avec lui
contre la Bellinde, qui le haïssait et le
traitait de chien habillé. C'était un bon
petit garçon, moitié fin et moitié sot, ne
sachant encore s'il devait se draper en
homme du tiers, titre qui prenait chaque
jour |)lus d'insportance réelle, ou se bla-
sonner en futur gentilhomme, vanité qui
devait encore longtemps retenir le tiers
dans urie attitude équivoque et lui faire
jouer, en dépit de sa supériorité inlellec-
luello, un rôle de dupe entre les partis. •
e secret de l'origine de la Morisque
Di: BOis-noi'.iî
:vj
fut gardé. Pour ne pas l'exposera l'inlo-
lérance soupçonneuse de la Bellinde. qui
faisait de grands sembianis de dévotion,
Adamas la fit passer pour Espagnole, pu-*
rement et simptemenl. Pas un mot de son
tiisloire ne transpira, non plus nue de
celle rie Mario.
— Monsieur le marquis, dit Adamas a
son maître en ie déshal3illant, nous som-
mes des enfants, et nous n'enlen<lons rien
à l'artifice de la loileile. Cette Morisque,
avec qui j'ai causé de choses sérieuses a
la veillée, m'en a plus ajipris dans une
heure q\ïe tous vos accommodenrs de
Paris n'ien savent. Elle a les plus beaux
secrets sur toutes choses, et sait extraire-
des plantes des srcs miraculeux.
40 LES BEAUX MESSIEURS
— C'est boQ, c'est bon, Adamas ! parle-
moi d'autre chose. Pvécite-moi quelque
poésie en faisant ma barbe, car je me
sens triste, et je dirais volontiers comme
M. d'Urfé, parlant d'AsIrée, t que le ren-
(( grégemeut de mes ennuis trouble le re-
a pos de mon estomac et le respirer de ma
ft vie. »
— Numes célestes ! Monsieur, s'écria le
fidèle Adauias, qui aimait a se servir des
formules de son maître, c'est donc tou-
jours le souvenir de votre frère?
— Hélas! il mVst revenu aujourd'hui
tout entier, je ne sais pourquoi. Il y a des
jours comme cela, mon ami, où une dou-
leur cndorm c se réveille. C'est comme
i)C BOIS- DORÉ 41
les blessures que l'on rapporte de la
guerre. Sais-tu une chose à quoi la gen-
tillesse de cet orphelin m'a fait songer,
tout ce tantôt? C'est que je me fais vieux,
mon pauvre Adamas !
— Monsieur plaisante!
— Non, nous nous faisons vieux, mon
ami, et mon nom s'éteindra avec moi. J'ai
bien quelques arrière-cousins dont je ne
me soucie guère et qui perpétueront^s'ils
le peuvent, le nom de mon père; mais moi
je serai le premier et le dernier des Bois-
Doré, et mon marquisat ne passera à per-
sonne, puisqu'il est tout honorifique et de
bon plaisir roj'al.
— J'y ai souvent songé, et je regrette
4i LES BliAlX MtiSSH.UhS
que monsieur ait eu la tête trop vive poUt'
consentir k faire une fin a sa vie de jeune
homme, en épousant quelque bfellé nym-
phe de ces contrées.
— Sans doute, j'ai eu tort de n'y pas
soncrer. J'ai trop cburu de belle en belle,
et, bien que je n'aie guère rencontré
^. d'Urfé, je gagerais qu'entendant parler
de moi en quelque lieu, il m'a voulu pein-
dre sous les traits du berger Hylas.
— Et quand cela serait, monsieur? €e
berger est «n fort aimable homme, infini-
ment spirituel, et le plus divertissant, se-
lon moi, de tous les héros^du livre.
— Oui, mais il est jeune, et je te répMe
que je commence à ne plus l'être, et a ro-
i)ii Bois-i>ouÉ A3
greUer fort amèrement de n'avbir point
de famille. Sais-lu que vingt fois j'ai eu
l'idée ou formé le souhait d'adopler quel-
que enfant?
— Je le sais, monsieur; toutes les fois
que vous voyez un enfantelet joli et plai-
sant, cette idée vous reprend. Eh bien,
qui vous en empêche?
— L'embarras d'en trouver un qui soit
d'une heureuse Ogure, d'un bon naturel,
et qui n'ait point de parents disposés a me
le reprendre quaud je l'aurai élevé. Car
de raffoler d'un enfant, pour qu'à 1 aije de
vingt ou vingt-cinq ans, on vous l'em-
mène...
~ D'ici la, monsieur...
44 LES BEAUX AlEbSlEUUS
— Hé! le temps passe si vite! on ne le
sent point passer! Tu saisque j'avais songé
a prendre chez moi quelque jeune parent
pauvre; mais ils sont lous vieux ligueurs
dans ma famille, et d'ailleurs leurs petits
sont laids, turbulents ou malpropres.
— 11 est certain, monsieur, qne la bran-
c!ie cadette des Bouron n'est point belle.
Vous avez pris pour vous toute la taille,
tout l'agrément, toute la braverie do la fa-
mille, et il n'y a que vous-même qui puis-
siez vous donner un héritier digne de
vous.
— xMoi-môme ? dit Bois-Doré, un peu
étourdi de celte assertion.
m — Oui, monsieur, je parle sérieuse-
\
DE BOIS- DORÉ 4S
meiit. Puisque vous voila ennuyé de votre
liberté; puisque, pour la dixième fois, je
vous entends dire que vous voulez vous
ranger...
— Mais, Adamas , tu parles de moi
comme d'un débauché 1 II me semble que
depuis la triste mort de notre Henri, j'ai
vécu comme il convient a un homme ac-
cablé de chagrin, et à un gentilhomme
sédentaire obligé de donner le bon exem-
ple.
— Certainement, certainement, mon-
sieur, vous pouvez me dire la-dessus tout
ce qu'il vous plaira. Mon devoir est de ne
vous point contredire. Vous n'êtes point
obligé de me raconter toutes les belles
40 LES BEAUX MESSIEURS
aventures qui vous arrivent dans les châ-
teaux ou bocaffes des environs, n'est-ce
pas, monsieur? Ça ne regarde que vous.
Un fidèle serviteur ne doit point espionner
son maître, et je ne crois pas avoir ja-
mais fait de questions indiscrètes a mon-
sieur?
— Je rends justice à ta délicatesse, mon
cher Adamas, répondit Bois-Doré, a la
fois confus, inquiet et flatté des supposi-
tions chimériques de son idolâtre valet.
Parlons d'autre chose, ajouta-t-il, n'osant
appuyer sur un sujet si délicat, et cher-
chant k se fig^urer qu' Adamas savait de
lui des aventures qu'il ignorait lui-même.
Le marquis n'était ni hâbleur ni vanlard
DE BOIS-DORE 47
ouvertement. Il était de trop bonne com-
pagnie pour raconter les bonnes fortuneg
qu'il avait eues, et pour inventer celles
qu'il n'avait plus. Mais il était charmé
qu'on lui en prêtât toujours, et pourvu
qu'on ne compromît aucune femme en
particulier, il laissait dire qu'il pouvait
prétendre a toutes. Ses amis se prêtaient
a sa modeste latuilé, et le grand plaisir
des jeunes gens, celui de Guillaume d'Ars
en particulier, était de le taquiner sur ce
point, sachant combien cette taquinerie
lui était agréable.
Mais Adamas n'y faisait point tant de
façon. iKn'était pas trop gascon pour son
propre compte, ayant confondu sa person-
nalité dans le rayonnement de celle de
48 LES BEAUX MESSIEURS
son maître ; il l'était pour lui et a -a
place.
Aussi reprit-il la parole avec aplomb,
sur ce chapitre, déclarant que Monsieur
avait raison de songer au mariage. C'était
une conversation qui revenait souvent en-
tre eux, et dont ni l'un ni l'autre ne se
lassait, bien qu'elle n'eût jamais d'autre
résultat, depuis trente ans, que cette ré-
flexion de Bois-Doré : « Sans doute, sans
doute! mais je suis si tranquille et si heu-
reux ainsi ! Rien ne presse, nous en repar-
lerons. >
Cette fois, pourtant, il parut écouter les
hâbleries d Adauias sur son compte avec
plus d'attention que de coutume.
DE BOIS- DORÉ 49
— Si je croyais ne point épouser une
femme stérile, dit-il a son confident, je
me marierais, en vérité! Peut-être fe-
rais-je bien d'épouser une' veuve ayant
des enfants ?
— Fi ! monsieur, s'écria Adamas, ne
songez point à cela. Prenez-moi une jeune
et belle demoiselle qui vous donnera une
lignée à votre image.
— Adamas! dit le marquis, après avoir
un peu hésité, j'ai quelque doute que le
ciel m'envoie ce bonheur. Mais tu me sug-
gères une idée agréable, qui est d'épouser
une si jeune personne que je puisse me fi-
gurer qu'elle est ma fdle, et que je puisse
l'aimer comme si j'étais son père. Que
dis-tu de cela?
Il A
50 LES nr.Aux messieurs
— Je (lis qu'en la prenant bien jeune,
bien jeune, a la rii^^ueur, monsieur pourra
s'imaginer qu'il a adopté un enfant. Alors,
si c'était l'idée de monsieur, il n'y a pas a
aller bien loin ; la petite dame de la Molte-
Seuilly est loul a fail ce qui convient a
monsieur. C'est beau, c'est bon, c'est sage,
c'est riant ; voila ce qu'il faut pour égayer
notre manoir, el je suis bien sûr que son
père y a pensé plus d'une lois.
— Tu crois, Adamas?
— (iCrtes ! et elle-même ! Croyez-vous
que quand ils viennent ici, elle ne fait
point de campa raison en Ire son vieux ma-
noii" cl le vôIre, qui est une maison de
fées? Croyez-vous que, toute jeunelle et
DE bOIS-DORE 51
innocente qu'elle est, elle ne se soi( pas
avisée de ce que vous êtes par rapport à
tous les autres prétendants qu'elle pour-
rait regarder?
Bois-Doré s'endormit en songeant pré-
cisément à l'absence de prétendants au-
tour de la belle Lauriane, aux rancunes
des voisins contre le franc et rude de Beu-
vre, et au ( hcgrin que celui-ci éprouvait
de celte circonstance, momentanée sans
doute, mais dont il s'exagérait la durée pos-
sible. Le marquis Se persuada que sa pro-
position allait être agréée comme une
grande favcnr de la fortune. La question
religieuse allait d'elle-même entre eux.
D'ailleurs, si î^auriane lui faisaii un re-
proche d'avoir abjuré le calvinisme, il ne
52 LES BEAUX MESSIEUnS
voyait pas grand embarras à l'embrasser
pour la seconde fois. Sa fatiité ne lui per-
mit pas de s'arrêter beaucoup sur l'objec-
iion qu'on pourrait faire relativement k
son âge. Adamas avait le don d'éloigner,
cha(iue soir, par ses flatteries, ce souvenir
désagréable. Le bon Sylvain s'endormit
donc, ce soir-fa, plus ridicule que jamais;
mais quiconque eu t pu lire, dans son cœur,
le sentiment vraiment paternel qui le gui-
dait, la grande tolérance philosophique
dont il était doué « en prévision de co-
cuage, » et les projets de gâterie, de sou-
mission et de dévouement qu'il formait
pour sa jeune compagne, lui eût cerlai-
nement pardonné, tout en se moquant de
lui.
Lorsque Adamas passa dans sa chambre,
DE fiOlS^DORE Od
|llui sembla entendre, dans l'escalier dé-
robé, un frôlement de robe. Il s'élança
aussi vite qu'il ])ut dans ce passage, mais
sans atteindre Bellinde, qui eut le tem| s
de disparaître après avoir, comme il lui ar-
rivait souvent, entendu toute la causerie
des deux vieux garçons.
Adamas la savait bien capable de cet
espionnage. Pourtant il crut s'être trompé,
et barricada toutes les portes lorsqu'il n'y
avait plus rien à surprendre que le ron-
flement sonore du marquis et les aboie-
ments étouffés du pelit Fleurial coucbé
sur le pied de son lit, et rêvant d'un cer-
tain chat noir qui était pour lui ce qre
Bellinde était pour Adamas.
On arriva a la Molfe-Seuilly le lendt-
(>4 L£S BEAUX Mi^SàlËUhS
main, sur les neuf heures. Le lecteur n'a
pas oublié qu'a celle époque, le dîner se
servail à dix heures du malin, le souper a
six. heures du soir.
Celte fois, notre marquis, bien résolu a
faire l'ouverture de ses projets matrimo-
niaux, avait pensé qu'il devait arriver en
plus lesle équipage que sa belle grande
carroche. Il avait enfourché, sans trop
d'elï'orls, son joli andaloue nommé Rosidor
(toujours un nom de ÏAstrée), excellente
créaiurc aux allures douces, au caractère
tranquille, un peu charlatan comme il
convenait de l'être pour faire briller son
cavalier, cesl à-dire sachant, au moindre
averlissenionl do la jambe ou de la main,
rouler <le,> veux féroces, s'cMicapuchouner,
gonfler ses nasaux comme un mauvais
diable, voire faire assez haut la cour-
belte, enûn se donner des airs de mé-
dian le bêle,
Au demeuranl, le meilleur fils du monde.
Vn raellant pied a terre, le marquis or-
donna a Clindor do promener son cheval
un quart d'heure autour du préau, sous
prétexte qu'il avait trop chaud pour entrer
tout de suite « en l'écurie, » mais, en réa-
lité, pour que l'on sût bieu, dans la mai-
sou, qu'il chevauchait toujours ce brillant
palefroi.
Mais avant de paraître devant Lauriane,
le bon M Sylvain entra dans la thaoïbre
56 LliS BEAUX MESSIEURS
qui lui étail réservée chez son voisiu, pour
se rajuster, se parfumer et recoslumer
de la façon la plus leste et la plus élé-
gante.
De son côté, M. Sciarra d'Alvimar, tout
en velours et satin noir, a la mode espa-
gnole, avec les cheveux courts et la fraise
de riches dentelles, n'eut qu'à changer ses
hottes contre des chausses de soie et des
souliers couverts de rubans pour se mon-
trer dans tous ses avantages. Bien que son
costume sérieux et devenu « antique » en
France eiàt mieux convenu a l'âge de
Bois-Doré qu'au sien , il lui donnait je
n.' sais quel air de diplomate et de prêtre,
qui faisait d'autant mieux ressortir sa jeu-
nesse extraordinairement conservée, et
l'élégance ai.^ 'e do sa personne.
DE BOIS-DOUÉ 57
H semblait que le vieux de Beuvre eût
pressenti un jour de fiançailles, car il s'é-
tait fait moins hup^uenol, c'est-a-dire moins
austère en ses habits que de coutume, et
trouvant sa fille trop simple, il l'avait en-
gagée à mettre une plus belle robe. Elle se
fit donc aussi belle que le lui permettait le
deuil de veuve qu'elle devait garder jus-
qu'à un nouveau mariage. L'usage alors
ne transigeait pas. l'aile s'habilla tout en
taffetas blanc avec la jupe de dessus rele-
vée sur un dessous d'un blanc grisâtre,
que l'on appelait couleur de pain bis. Elle
mit un rabat et des rebras (manchettes) de
point coupé, et, dispensée par le chape-
ron de veuve (le petit bonnet à la Marie
Stuartj de se conformer à la mode de l'af-
Ireuse perrucjue poudrée qui régnait en-
58 LES ItËAUX MES^ItiUUâ
core, elle put montrer ses beaux cheveux
blonds relevés en un bourrelet crépelé
qui découvrait son joli front et encadrait
ses tempes finement veinées. Pour ne pas
sembler trop provinciale, elle se permit
seulement un nuage de poudre de Chypre,
qui la faisait d'un blond plus enfantin en-
core.
Bien que les deux prétendants se fus-
sent promis d'être aimables, il y eut, pen-
dant le dîner, un pou de gène de leur
part, comme si je ne sais quel doute leur
fut venu qu'ils se faisaient concurrence
l'un à l'autre. Le fait est que Hellinde
avait raconté à la gouvernante de M. Pou-
lain la conversation «jU'elle avait surprise
la veille entrt^; Adamas et le marquis. La
gouvernante en avait fait part au recteur,
lequel en avait averti d'Aivimar par un
billet ainsi conçu : c Vous avez, en laper-
« sonne de votre hôte, un rival dont voua
« saurez vous divertir : tirez parti de la
a circonstance. »
D'Aivimar ne fît que rire en lui-même
de cette concurrence; son plan était de
s'attaquer tout d'aljord au cœur de la jeune
dame. Peu lui inaporlait que le père l'en-
courageàt. Il pensait que, maître des sen-
timents de Lauriane, il aurait bon marché
du reste.
Bois-Doré raisonnait autrement. 11 ne
pouvait pas mettre en doute l'estime et
l'attachement qu'on avait pour lui. Jl n'es-
GO LJ*,S BEAUX MESSIEURS
pérait pas surprendre l'imagination et
tourner la tête; il eût voulu se trouver
seul avec le père et la GUe, pour exposer
tout simplement les avantai^es de son rang
et de sa fortune, après quoi il comptait,
par d'humbles galanteries, se faire devi-
ner ingénieusement et honnêtement. En-
fin, il voulait se conduire en fils de famille
bien élevé, tandis que son rival eût pré-
féré enlever la place en héros d'aven-
ture.
De Beuvre, qui voyait bien d'Alvimar
devenir tendre, contraria fort sou vieux
ami en le prenante part, le long delà pe-
tite rivière, |)0ur lui adresser nombre de
questions sur le rang et la fortune de son
liole, il (juoi Jiois-Doré ne pouvait rien ré-
DE BOIS-UOUÉ 61
pondre, sinon que M. d'Ars le lui avait re-
commandé comme un homme de qualité
dont il faisait le plus grand cas.
— Guillaume est jeune, disait M. de
Beuvre, mais il sait trop ce qu'il nous
doit pour nous avoir présenté un homme
indigne de notre hon accueil. Je m'étonne
pourtant qu'il ne vous ait rien dit de plus ;
nniis M. de Villa-Réal a dû s'ouvrir a
vous des motifs de sa venue ? Comment se
fait-il qu'il n'ait point suivi Guillaume aux
fêtes de Bourges?
Bois Doré ne pouvait répondre h ces
questions; mais, dans sa pensée intime,
de Beuvre se persuadait que ce mystère ne
couvrait pas d'autre dessein que celui de
plaire a sa fille.
62 Lf s Bl-AUX MESSIEURS
— Il l'aura vue quoique part, se disait-il,
sans qu'elle ait fait attention a lui; et,
bien qu'il me semble fort catholique, il me
semble aussi fort épris d'elle.
Il se disait encore que, dans l'état des
choses, un gendre Espagnol catholique re-
lèverait la fortune de sa niaison, et répare--
rail le tort qu'il avait fait à sa fille en se
jetant dans la réforme. Ne fût-ce que pour
faire mentir les jésuites, qui l'avaient me-
nacé, il eût souhaité que l'Espagnol fût
d'assez bonne maison pour prétendre b la
main de Lauriane, même quand il eût été
médiocrement riche.
y\. de JJenvre raisonnai! en sceplitiuc. Il
t»c faisait pas des lissais de Montaigucllc
DE BOïS-DORé 63
même bruil que Bois-Doré faisait de VAs-
trée, mais il s'en nourrissait assiduement,
et c'otail même le seul livre qu'il liit dé-
sormais.
Bois-Doré, plus honnête en politique
que son voisin, n'eût pas raisonné comme
lui, s'il eût été père. 11 ne tenait pas plus
que lui a la religion ; mais des croyances
du vieux temps, il avait gardé celle de la
patrie, et l'esprit de la Ligue ne l'eût fait
jamais transiger.
Il ne devina pas les préoccupations de
^ou ami, absorbé qu'il était par les siennes
propres, et, pendant un quart d'heure,
jouant aux propos interrompus, ils parlè-
rent, sans se comprendre, de l'urgence
d'un bon mariage pour Lauriane.
64 LES REAUX MESSIEURS
Enfin, la question s'éclaircit.
— Vous ! s'écria de Beuvre stupéfait de
surprise, quand le marquis se fût déclaré.
Hé! qui diable pouvait s'attendre a cela?
Je m'imaginais que vous me parliez a mots
couverts de votre Espagnol, et voila qu'il
s'agit de vous-même ! Oui-dà ! mon voisin,
parlez-vous sensément, et ne vous pre-
nez-vous point pour votre petit-fils ?
Bois-Doré mordit sa moustache; mais,
habitué aux railleries de son ami, il se re-
mit bien vite et s'efforça de lui persuader
quon se trompait sur son âge, et qu'il n'é-
tait pas si vieux que ne Tétait son propre
père, lequel, a soixante ans, s'était rema-
rié avec succès.
DE B01S-l)01\Ê 65
Pendant qu'il perdait ainsi le temps,
d'Alvimar s'efforçait de le mettre à profit.
Il avait su arrêter madame de Beuvre sous
le gros if, dont les branches, pendantes
jusqu'à terre, formaient comme une salle
de sombre verdure, où l'on se trouvait
isolé au milieu du jardin.
Il débuta assez maladroitement par des
compliments exagérés. Lauriane n'était
pas en garde contre le poison de la
louange; elle connaissait peu les belles
manières des jeunes gens de condition, et
n'eut pas su distinguer le mensonge de la
vérité; mais, heureusement pour elle, son
cœur n'avait pas encore senti les ennuis
de la solitude, et elle était beaucoup plus
enfant qu'elle n'en avait l'air. Elle trouva
Il 5
66 ' LES BEAUX MESSIIUUS
fori plaisant le langage hyperbolique de
d Âlvimar, et se prit à rire de sa galante-
rie avec un entraiii qui le Lléconcerla.
il vil {{ue ses phrases ne faisaient pas
fortune, et s'efforça de parler d'amour plus
iialureilcinent. Peul-êire en fût-il venu a
bout et peul-êlre en eùl-il amené quelque
trouble dans cette jeune âme; mais Luci-
lio vint tout à coup, comme envoyé par la
Providence, rompre ce dangereux en-
trelien par les douces notes de sa sour-
deline.
Il n'avait pas voulu venir avec Bois-
Doré, sachant qu'on le ferait dîner a l'of-
fice, el (^u'il ne verrait pas Lauriane avant
Uïidi. ï.auiinne, pas pins que son père,
DE BOIS-DORE
67
n'igiioraii la iragique histoire du disciple
de Bruno, cl, n Texeiiiple de Bois-Doré, oa
affectait, a la illotte-Seuilîy, de le Irailer
comme un simple artiste, dans la crainte
de le compro ieltre, bien que l'on fît de
lui le cas qu'il méritait.
Lucilio était le seul qui n'eût pas songé
à faire toilette pour la circonstance, il n'a-
vait aucun espoir de se faire remarquer,
et même il n'avait aucun désir d'attirer les
yeux sur sa personne, sachant bien que le
commerce mystérieux des âmes était le
seul auquel il put prétendre. Aussi appro-
cha-t-il de l'if sarjs vaine timidité et sans
fausse discrélion ; et, comptant sur la vé-
rité et sur la beauté de ce qu'il avait a dire
en musique, i! se mit à jouer, au grand
déplaisir et au grand dépit de d'Alvimar.
G^ LES 11 TAUX MESSIEURS
Lauriane aussi fut un inslanl contrariée
(le celle inlerruption; mais elle se le re-
procha en vojanl, sur la belle figure du
sourdelinier, linlenlion naïve de lui être
agréable.
— Je ne sais pourquoi, pensa-t-elle, il
}■ a sur celle figure-lk comme un rayonne-
ment d'alTeclion vraie et de conscience
saine que je ne trouve pas sur celle de
Vautre.
Et elle regardait encore d'Alvimar ,
maintenant tout contrarié, boudeur, bau-
lain, et elle se sentait comme un froid de
peur, soit de lui, soit d'elle-même.
Soit encore qu'elle lut très sensible à la
musique, soil que son esprit fut disposé à
DE BOis-uonÉ (i9
une certaine exaltation, elle se figura en-
tendre dans sa tête les paroles des beaux
airs que lui jouait Lucilio, et ces paroles
imaginaires lui disaient :
. « Vois le clair soleil qui brille dans le
« ciel doux, et les vives eaux qui reçoivent
« ses feux sur leurs facettes changeantes !
« Vois les beaux arbres courbés en noirs
« berceaux sur le fond d'or pâle des prai-
« ries, et les prairies elles-mêmes redevc-
« nues riantes comme au printemps, sous
(( Ja broderie des fleurs roses de l'au
« tomne ; et le cygne gracieux qui semble
o voguer en mesure a tes pieds, et les oi-
« seaux vojageiirs qui tiaversent la-bas
0 les nuages diaprés. Tout cela, c'est la
(' musique que je te chante.
70 LES liEALX MF.Sï^lEL'US
« C'est la jeunesse, la pureté, la foi, Va-
« niitié, le bonheur. N'écoule j)as la voix
« étrangère que lu ne comprends pas. Elle
0 es! douce, mais trompeuse. Elle étein-
«f droit le soleil sur la têle, elle desséclie-
« rail l'eau sous tes pieds; elle flétrirait les
a (leurs dans les prés et i)riserail i'aile des
« oiseaux dans le nua^e ; elle ferait des-
« cendre autour de toi l'ombre, le froid, la
« peur, la ntori, et larirail a jamais la
c< source des divines harmonies que je le
« chaule. »
•
Tauriane ne voyait plus d'xMvimar. Per-
due dans une douce rêverie, elle ne voyait
pas non [)lus Lucilio. Elle ('lait transpor-
tée (laii-i le p;issé, cl, son^canl à (^liar-
lolîe f|\\l}>ret , elle <e di^nii : - Non,
bi: Buis-iJuUE /l
non, je n'écoulerai jamais la voix du do-
mrn !
— Ami, dit-elle en se levant, lorsque le
sou rdeli nier s'arrêta, tu m'as fait irrand
bien, et je te remerclf^ ; je n'ai t ien a
t'otTrirqui puisse payer les bfdles pensées
que tu sais faire comprpndre; c'est pour-
quoi je te prie d'accepter ces douces vio-
lettes qui sojit rembléme de la modes-
lie.
Elle avait refusé ces violettes à d'AI-
vimar, et elle nfTectait de les donner au
pauvre musicien, devant lui. D'Aivin:ar
sourit de lriom|)he, se croyant provoqué
par une agacerie plus provocante qu'un
aveu. Mais ce n'était [)oin( la la pensée
7:î LES BIALX MESSIEURS
de Laiirinne, car feignant d'attacher son
bouquet au chapeau du sourdelinier, elle
dit tout basa celui-ci :
— Maître Giovellino, je vous demande
d'être un père pour moi, et de ne me
point quitter d'un pas que je ne vous le
dise.
Grâce h sa vive pénétration italienne,
Lucilio comprit.
— Oui, oui, j'entends, lui répondit-il de
son regard expressif; comptez sur moi !
Et il vint s'asseoir sur les grosses ra-
cines du vieux if, a une dislance respec-
tueuse, comme un serviteur qui attend
les ordres q'i'on voudra lui donner, mais
DE BOIS -DOUE iO
assez près pour ne pas permellre a d'Al-
vimar de dire un mot qu'il n'entendît fort
bien.
D'Alvimar devina tout. On avait peur
de lui ; c'était encore mieux ! 11 avait un si
profond dédain pour le sonneur de corne-
muse qu'il se remit a faire sa cour devant
lui comme devant une bûche. Mais son
dangereux magnétisme perdit toule vertu.
Il semblait a Lauriane que la tranquille
présence d'un homme de bien comme Lu-
cilio fût un contre-poison. Elle eût rougi
d'être vaine devant lui. Elle se sentait
sous son regard, et c'était une protection.
Elle vit l'Espagnol se piquer et s'irriter
peu à peu. Elle essaya ses forces en lui
tenant tête. Il voulait qu*elle renvoyât cet
74 LES iJEAi X aii:sMLUUs
importun, et il le disait a dessein, de ma-
nière k être entendu de iiîi. Lauriane re-
fusa net, disant qu'elle voulait encore de
la musique.
Aussitôt Luciiio i>.> mi! en devoir de
gonfler sa muselle.D'Alvimar porta la main
à son pourpoint, en lira un couteau espa-
gnol bien affilé,' el, l'ayant ôté de sa gaine,
,se mit à jouer avec, comme pour se don-
ner une contenance ; tantôt faisant mine
de vouloir écrire avec sur le vieux if, et
tantôt (le le lancer devant lui en manière
de jeu d'adresse. Lauriane ne con)pril par
celle menace. Luciiio était impassible, et
pourtant il élail trop Italien pour ne pas
connaître la colère froide d'un Espagnol,
el pour ne pus savoir où peut aller la
pointe d'un stylet lancé comme au hasard.
En toute autre circonstance, il se serait
inquiété pour son instrument, que l'œil de
d'Atvimar semblait guetter pour le per-
cer. Mais ilol)éfs?nf[ à Lauriane, il com-
battait pour rinnox^ence, comme Orplîée
pour l'amour avec sa lyre victorieuse;
il entama bravement un des airs mo-
risques qu'il avait entend s et notés la
veille.
D'alvimar se sentit bravé, et le foyer
d'amertume qui couvait en lui commença
a le brûler. Adroit comme un Chinois a
liiiHcr le coulcau, il résolut d'effrayer
l'imperlineiit ménétrier, et commençai!
faire voler autour de lui celte lame bril-
lante,, qui vint tracer des éclairs tou-
7<) LES iJEAlX MLSSltUUS
jours plus serrés autour de lui, à mesure
qu'il poursuivait son clianl plaintif el
tejidre.
Lauriane s'était éloignée de quelques
pas, et, en ce moment, elle tournait le dos
a cette scène atroce.
— J'ai bravé les tortures et la mort, se
disait Giovellino : eh bien ! bravons-les
encore, et que l'Espa^mol n'ait pas la joie
de me voir pâlir.
Jl tourna les yeux d'un autre côté, cl
joua avec autant de recueillement et de
perfection que s'il eiit été h la table do
Bois -Do ré.
Opendatïl d'Alvimar, allant et venant,
1^!*
DE BOIS-DORE 77
prenait plaisir a se placer devant' lui, et a
le viser, comme s'il eût eu la tentation de
le prendre pour cil^le ; et, par une de ces
étranges fascinations qui sont le châti-
ment des méchantes plaisanteries, il com-
mençait a éprouver réellement celte ten-
tation monstrueuse. Il lui en passait de's
sueurs froides par le corps et des vertiges
diiîis la vue. Lucilio le sentait plus qu'it
ne le voyait, mais il aimait mieux risquer
tout que de montrer un instant de crainte
b l'ennemi de sa patrie et au contempteur
de sa dignité d'homme.
Pendant que cette terrible partie se
jouait à deux pas dé Lauriane inallentive, •
un étrange témoin veillait; c'était le jeune
loup élevé au chenil, qui avait pris les ha-
78 LES Br.AUX Mî-.SSîEURS
biliuies el les niaui^res d'un chien, mais
non les inslincls et le caraclère. Il cares-
sait volontiers tout le monde, mais n'était
attaché a personne. Couché aux pieds de
Lucilio, il avait regardé avec inquiétude
le jeu cruel de l'Espagnol, et le poignard
étant tombé deux ou trois fois près de lui,
il s'était levé et retranché derrière l'arbre,
sans autre souci que celui de sa propre
sûreté.
CependanI, comme le jeu conlinuait,
l'animal, qui commenrùt a sentir ses
dents, les montra phisieu s fois en si-
lence, el, se croyant attaqué, eut, pour la
première foisde sa vie, l'inslincl de la
bainc do l'iionnue, L'œil en feu, le jarret
liMulii, l'éciiine hérissée el frissonnante,
DE BOIS-DORÉ 79
il était caché à d'Alvimar par la tige co-
lossale de l'if, (i'oii il i^mellait le moment
favorable, et il'oii il s'élança tout à coup
pour lui saiiter à la gorge.
Il l'eiit, sinon étranglé, du moins blessé,
«'il n'eût élé vigoureusement repoussé
par un coup de pied de Lucilio, qui l'en-
voya roulera dislance.
r^a brustjue interruption du chant et le
son plaintif que rendit la musette aban-
donnée par t'arlisle, firent retourner
vivement Lnuriane. Ne comprenant rien
a ce qui se passait, elle accourut pour
voir d'Alvimar, qui, transporté de co-
1ère, éventrait l'animal avec son cou-
teau.
80 LES REAUX MESSIEURS
Il accomplit cet acie de répression nvrc
toute l'ardeur de la vengeance. Il était
facile de voir, sur sa figure pâle et dans
son front injecté, la joie mystérieuse et
profonde qu'il éprouvait d'avoir quelque
chose a égorger.
Il plongea trois fois l'acier dans les en-
trailles palpitantes, et, à la vue du sang,
sa bouche se contracta d'une manière si
voluptueuse que Lauriane, toute trem-
blante, serra de ses deux mains le bras
de Lucilio, en lui disant a voix basse :
— « Voyez, voyez ! César Borgia ! c'est
lui en personne ! »
Lucilio, qui avait vi maintes feis à
Rome le portrait peint par Raphaël, fut
DE BOIS-DORÉ 81
encore plus à même de saisir cette res-
semblance, et il fit signe de la tète qu'il eu
était vivement frappé.
— Mais quoi, monsieur ! dit la jeune
dame tout émue a l'Espagnol triomphant ;
vous croyez-vous ici au cœur d'une forêt,
et pensez-vous m'étre agréable en me
présentant la tête ou la patte d'un animal
que j'ai nourri de mes mains et caressé
encore tout a l'heure devant vous? Fi!
vous n'avez point de civilité, et, avec
ce couperet tout sanglant, vous avez
l'air d'un boucher plus que d'un gentil-
homme !
Lauriane était en colère, elle ne sentait
plus que de l'aversion pour cet étranger.
Il c
8â LES UKAIX MF.SslEURS
Lui, sortant comme d'un rêve, s'excusa
en disant que ce loup avait voulu le dé-
vorer, que c'était une mauvaise compa-
gnie en une maison, et ({u'il était con-
tent d'avoir délivré madame d'un accident
qui eut pu arriver k elle aussi bien qu'a
lui.
— Vous a-t-il donc attaqué ? reprit-elle
en regardant Lucilio, qui' fit signe que
oui.
— Alors il vous a donc mordu ? dit-elle
encore; où est la blessure?
Et comme d'Alvim;jr n'avait pas été lou-
clié, elle s'indigna de In frayeur qu'il avait
eue «l'une l)ète encore si jeune et si peu
dangereuse.
Di: BOIS- DORÉ ^3
— Le mot ilo frayeur nVsl p;js très
juste, répondil-il avec une sorte de
rage; je ne croyais pas qu'on pût le je-
ter h celui qui lient encore l'arme de
mort !
—•Vous voilk bien fier d'avoir tué ce
louveteau ! Un enfant l'eiit lait, et la chose
lui serait pardonnable, mais non point
a un homme, a qui un roup de fouet eût
suffi pour se débarrasser. Je le dis, mes-
Sire, vous avez eu grand'peur, et c'est la
maladie de ceux qui aiment à verser le
sang.
— Je vois, dil î'Espagnol soudainement
abattu, que j'ai encouru voire dis:,^race,
cl je rotrouvo, ici comme dans {nul, Vvf-
fct de ma mauvaise fortune. Elle est si
•Si- LE9 BEAUX MESèltURS
obstinée, qu'en bien des moments j'ai eu
la pensée de lui céder te gain d'une ba-
taille où je ne trouve que désavantage et
déplaisir.
Il y avait beaucoup de vrai dans ce que
d'Alvimar venait de dire, et comme, après
avoir machinalement essuyé son poi-
gnard, il semblait hésiter a le remettre
dans sa gaine, Lauriane, frappée de
l'expression sinistre de son regard , le
crut un peu fou, par suite de quelque
grand malheur, et disposé a s'ôter la
vie.
— Pour vous pardonner, lui dit-elle,
j'cvige que vous me remettiez l'arme dont
vous venez de faire un si mé<;hant cm-
DE BOIS-[)OI\E »0
ploi. Je n'aime point celle lame traîtresse,
que les genlilshommes de France ne por-
tent plus, si ce n'est a la chasse. L'épée
suffit a un chevalier, et, pour la sortir du
fourreau devant une dame, il faut le
temps de la réflexion. J'aurais toujours
peur d'un iiomme qui cache sur lui une
arine trop prompte et trop facile à ma-
nier, et comme je ne vois point que celle-
ci soit d'un grand prix, je vous de-
mande de m'en faire le sacrifice, en ré-
paration du déplaisir que vous m'avez
causé.
D'Alvimar crut qu'en le désarmant ou
le caressait. Néanmoius, il lui en coijtail
de se séparer d'une arme aussi fidèle, et il
hésita.
8G LUS 8EAUX MI'SSIEDRS
— Je vois bien, îui dit Louriane, que
c'est le (ion de queique belle a laquelle
voiîs iréles point libre de désobéir.
— Si vous avez celte pensée, répondit-
il, je vous veux l'ôîer bien vite.
t. mettant un genou en terre, il lui
présenta le poignard.
— Ces! bien, dit-elle en lui retirant sa
nifliu (^u il voulait baiser. Je vous per-
(ionno comme a ur» hôte que l'on ne veut
point morlifier; mais ce n'est rien de
plus, je vous jure, et quant a cette mé-
cluAiile femme, si je la j;arde, ce n'est
p<>i?il ji(Mir l'iinutur de vous, mais pour
empèclMT le m.d (ju'elle pinit fair**»
bE iîOlS-DORÉ 87
lis étaient alors au pied du donjon, où
ils rencontrèrent le marquis et M. de Teu-
vre discourant a\ec feu, Lauriane allait
leur raconler ce qui venait de se passer ;
mais son père ne lui en donna pas le
temps.
— Ê<;outez ça, raa très chère 011e, lui
dit-il en prenant sa main, qu'il passa sous
le bras du marquis; noire ami veut vous
dire un secret, et, du temps qu'il vous le
contera, je tiendrai compaiinie de mon
njieux à M. de Villa-Réal. Vous le voyez,
ajoula-t-il en s'adressent a Bois-Doré, je
vous confie ma i)rei)is sans crainte de vos
grandes dents! et je ne lui dis rien pour
vous déconsidérer (IcNanl rWcl Parlez-lui
donc comme vous l'entendrez. Si 1 vous
88 LES BE/VUX MESSIEURS
en cuit, je m en "lave les mains, vous l'au-
rez cberclié !
— Je vois bien, dit madame de Beuvre
au marquis, que vous avez quelque re-
quête a me présenter.
El comme elle croyait qu'il s'agissait,
comme de coutume, de quelque partie de
chasse chez lui, elle avoua que, quoi
que ce fiât, elle le lui octroyait d'a-
vance.
— Prenez-y garde, ma fllle, s'écria
M. de Beuvre en riant; vous ne savez
point a qiîoi vous vous engagez !
— Vous ne m'effrayez point, répondit-
elle, il j)eiil vilemonl ()arler.
DE B01S-1)01\E
89
— Ouais ! vous croyez ! Mais vous vous
trompez bien, reprit de Beuvre. Je gage
que son compliment durera plus d'une
heure. Allez donc tous les deux en quel-
que salle oïl vous ne serez point déran-
gés, et quand vous aurez tout dit, vous
viendrez nous rejoindre.
Le marquis ne se démonta point de ces
plaisanteries. 11 n'en était pas venu a la
résolution de faire sa demande sans étouf-
fer en lui-mêiue quelques vives appré-
hensions de cet état de mariage ajourné
par lui depuis une quarante d'années.
S'il était enfin décidé, c'est parce qu'il
voulait faire la forlune et le bonheur de
quelqu'un, et celte idée une fois adoptée,
il regardait comme un devoir de ne pas
s'en laisser détourner.
90 LES BKaUX m SSILUI'.S
A peine donc fut -il an salon, qu'il of-
frit son cœur, son nom et ^ps écus en style
de VÀstrée, avec celte passion échelonnée
qui ne parle de rien moins que de tour-
ments effroyables, de soupirs qui pour-
fendent le cœur, de frayeurs qui causent
mille morts, d'espéi'Snces qui ôtent la rai-
soii, etc. ; tout cela d'une convention si
chaste et si froide, que la plus farouche
vertu ne pourrait s'en otTenser.
Quand Lauriane eut compris qu'il s'a-
gissait de iisaria^^e, elle n'en fut pas aussi
étonnée que son père. Elle savait le mar-
quis capable de tout, et, au lieu d'en rire,
elle en eut pitié. Klle avait de l'amitié
pour hii, et même du respect pour sa
bonté ot sa loyauté. File sentit que le
pauvre vieillard se livrait a d'intermina-
l)i: DOIS- DOUÉ 01
blés brocards, pour peu Cîu'rlle en don-
!).î1 l'exemple, et que les railleries amica-
les et modérées dont il élait l'objel al-
laient devenir btessantes cl cruelles.
Non, pensa rétle jeune et sage enfant, il
n'en sera pas ainsi, et je ne souffrirai pas
que mon vieil ami soit la risée des va-
lets.
— Mon cher marquis, lui dit-elle en
s'eiïorçant de lui par!(^r dans son style,
j'ai souvent songé a !a possibilité et a la
convenance du projet que vous me com-
muniquez. J'avais deviné votre belle et
honnête flamme, et si je ne l'ai point par-
tagée, c'est que je suis encore trop jeune
pour que le malin Cupidon ail fait alten-
lion a moi. Laissez-moi donc prendre en-
92 LES 1U;aUX MKSSIKUUS
core un peu mes ébats dans l'île enchan-
tée de l'ignorance d'^rnour : rien ne, me
presse d'en sortir, puisque je suis heu-
reuse avec votre amitié. De tous les hom-
mes que je connais, vous êtes le meilleur
et le plus aimable, et si mon cœur me
parle, il se pourra bien qu'il me parle de
vous. Mais ceci est écrit dans le livre des
destinées, , et vous me devez laisser le
temps d'interroger la mienne. Si , par
quelque fatalité, je devais êlre ingrate
envers vous, je vous le confesserais avec
candeur et avec repentance, car ce se-
rait tout dommage et toute honte pour
moi; mais vous avez le cœur si grand
et si excellent, que vous me seriez en-
core ami et frère en dépit de ma sot-
tise.
UK BOIS-DOUÉ 93
— Certes! je vous le jure! s'écria Bois-
Doré avec un naïf enthousiasme.
— EIi bien donc, mon loyal ami, reprit
Lauriane, attendons encore. Je vous de-
mande sept années d'épreuve, comme
c'est l'antique usajçe des parfaits cheva-
liers, et faites -moi la grâce que cette con-
vention demeure secrète entre nous. Dans
sept ans, si mon âme est restée insensible
a l'amour, vous renoncerez a l'amour,
vous renoncerez a moi, de même que si
je partage voire passion, je ne vous en fe-
rai pas mystère. Je vous jure également
que si, avant le terme de cette convention,
je suis touchée, malgré moi des soins de
quelque autre, je vous en ferai l'humble
et sincère confession. A cela, il n'y a
gtfère d'apparence ; pourtant, je veux tout
9i LES BEAUX MkSSlEURS
prévoir, tant je souhaite, perdant votre
amour, de garder au moins votre ami-
tié.
— Je me soumets a tout, répondit le
marquis, et je vous jure, adorable Lau-
riane, la foi d'un gentilhomoie cl la fidé-
lité d'un amant parfait.
«
— C'est sur quoi je compte, dit-elle en
lui tendant la main ; je vous sais homme
de cœur et berger incomparable. Sur ce,
retournons auprès de mon père, et lais-
sez-moi lui dire ce qui est convenu, afin
que noire secret n'ail point d'autre conû-
diMil que lui.
— ,Ie le veux, répondit le mnrquij ;
mais u'échan^^eons-nous point quelque
ga^e ?
— Quel? Parlez, j'y consens; mais
que ce ne soit point un anneau. Son-
gez qu'étant veuve, je ne puis en por-
ter d'autre que celui d'un nouveau ma-
riage.
— Etî bien I perineltez-moi de vous
envoyer demain un présent digne de
vous.
— Non pas ! ce serait mettre du
monde dans la confidence. Donnez-moi
la première b;j|)iole que vous aurez sur
vous; tenez! ce pelil drageoir d'ivoire
émaillé que vous avez la en la main !
8Ô LES BF^VCX MESSIEURS
— Soit! mais que me donnerez-vo!is
donc? car je vois que vous entendez
comme il faut cet échan^^e. 11 faut que ce
soit chose que l'on ait sur soi au moment
où l'on s'est donné parole.
Lauriane chercha dans ses poches et
n'y trouva que son mouchoir, ses gants,
sa hourse et le poignard de M. Sciarra.
La bourse venait de sa mère, elle donna
le poignard.
— Cachez-le ]>ien, dit-elle, et tant que
je vous le laisserai, espérez en moi; de
même que si je viens a vous le redeman-
der...
— Je m'en percerai le sein ! s'écria le
vieux Céladon,
DE BOIS-DOUÉ
97
— Non ! c'est une chose que vous ne
ferez point, dit Lauriane avec un grand
sérieux, car j'en mourrais de douleur, et
ce serait d'ailleurs manquer a la promesse
que vous me faites de rester mon ami
quand même.
— C'est juste, dit Bois-Doré en s'age-
nouillantet en recevant le gage, .le vous
fais le serment de n'en point mourir,
comme je vous fais celui de n'aimer ni
seulement regarder aucune aulre belle,
tant que vous ne m'aurez point arraché
l'espoir de vous plaire.
Us retournèrent au jardin, où M. de
Beuvre les accueilli! d'un air gogue-
nard.
,1 •>
98 Li:S lU'AUX MESSIEURS
L'air sérieux et tranquille que prit Lau-
riane, l'air allendri et radieux que ne
pouvait dissimuler le ffiarcjùié,' ïe jetèrent
dans une surprise si grande, qu'il ne put
se tenir de les iriterroger, à mots couverts
assez transparents, devant d'Âlviraar.
Mais Lauriane répondit qu'elle était par-
faitement d'accord avec le marquis, et
(l'AiviMia!*, que' voïïlaîil pas en croire ses
oreilles, prit encore cette assertion pour
une coquetterie a son adresse.
Alors rintjuiétude de M. de Beuvre de-
vint très vive, et, prenant sa ûlle a part,
il lui demanda si elle parlait sérieuse-
ment, .'t si ell(^ était assez folle ou assez
ambitieuse pour accepter un beau calant
né SOU', le roi ilouii 11. Lauriane lùVra-
DE BOIS- DOUÉ 9U
coula cornmeîU elle avait réservé sa ré-
ponse et remis son explication a sept ans
de là.
Après avoir ri a crever sa ceinture, de
Beuvre, a qui Lsuriane recommandait le
secret, eut quelque peine à comprendre
la délicate bonté de sa tille. Il se fût
bien diverti de le déconvenue du mar~
qn.is, et il trouvait que c'eût été une bonne 0.
leçon a lui donner que de lui rire au
i^ez. .j7î> nrïi*9b iaui
'in/ linl ;^inTrfR rçil «>|^ oHftrrnnl ,nsï;fillioiv
— IVon, mon père, lui répondit Lau-
rianéjceul ele lui faire un grand cha-
grin, et rien do plus 11 n'est point d'i^e
à se corriger de ses travers, el je ne vois
point ce que fions 'gagnerions a outrager
UH Si (^tceïïenl homme, qiinnd il nous est
lOO LES BEALlîL MESSIEURS
facile de l'endormir dans ses rêveries.
Croyez bien que si la coquetterie des
femmes est innocente, c'est envers de tels
vieillards, et c'est peut-être même faire
une bonne action que de les laisser dans
leur fantaisie. Soyez assuré que le jour où
je dirais à celui-ci que j'ai du ^oùt pour
quelqu'un, il en serait peut-être fort aise,
tandis que si je lui avais dit que je n'en
pouvais pas avoir pour lui, il serait peut-
être fort malade a cette heure, non point
tant de ma cruauté que de celle de sa
vieillesse, laquelle je lui aurais fait voir
en face, sans ménagement ni compas-
sion.
Lauriane avait quelque ascendant sur
son père. Elle obtint qu'il s'abstiendrait
Î>E DOIS-DORÉ • loi
de bafouer le marquis sur ses belles
amours avec elle, et d'Alvimar, malgré sa
pénétration, ne devina rien de ce qui se
passait entre eux.
C'était bien réellement une bonne ac-
aclion que Lauriane venait de faire, et,
comme il y a un compte ouvert enlre
nous et la Providence, celle-ci l'en ré-
compensa tout de suite en lui envoyant
cet invisible secours, qui est la rérauné-
ration souvent immédiate de tout mouve-
ment généreux de nos âmes. Lauriane
était très enfant, mais il y avait en elle
l'étoffe d'une femme forte, et si elle était
capable, comme toute fille d'Eve, de su-
bir une dangereuse fascination, du moiis
elle ('lait capable aussi de réagir et de
102 LES BEAUX MESSitURS
^
trouver un solide appui dans sa con-
cience.Elle passa donc le reste de la jour-
née sans êlre (oueh 'e des insinuations
galanles de d'Alvimar, et même il lui
sembla qu'en don'ianl son poignard au
marquis comme un ga^e d'une généreuse
amitié, elle s'élail débarrassée de quel-
que chose qui la îroubîait el lui brûlait
les mains. Elle eut soin de ne plus se
trouver seule avec l'Espagnol et de n'en-
couraffçr aucun des efforts qu'il fit pour
ram( ner la conversation sur les délicates
banalités de l'amour. D'ailleurs, un inci-
dent vint rompre loulenirelien particulier
el distraire la compagnie.
Un jeune Bohémien se présenta, de-
mafidani à réjouii' l'illuslre assistance
par l'exerGice de ses laienis ; je cioii
même que le drôle (lisait « son génie. »
A peine fut-il introduit (jue d'Alviinar
reconnut le jeuiie vairabond qn avait
servi de Irucliemeni entre M. d'Ars et la
Morisque, sur la briivèi^ de Ohampilîé,
et qui avait déclaré être Français et s'ap-'
peler Lallèche.
C'était un i^ars d'une vingtaine d'an-
nées, assez joli f^arçon,. quoique flélri
déjà |)ar la débauche; l'oeil était péné-'
trant, elîronlé; la bouche plaie et perfnle,
la parole sotte, impudente et railleuse;
du reste, bien fait dans sa petite taille,
adroit de son corps comme un mime et de
ses doigts comme un birron ; intelligent
104 LES JUiAUX MESSIEURS
en toutes choses servant a mal faire ; cré-
liîi en face de tout travail utile ou de tout
bon raisonnement.
Ce personnage, comme tous ceux de
son état, possédait quelques guen illes de
rechange dont il se faisait un costume de
fantaisie pour se livrer à ses exercices. Il
se présenta donc vêtu d'une sorte de cape
génoise doublée de rouge, et coiffé d'un
de ces chapeaux effarouchés, hérissés de
plumes de coq, chapeaux sans ftom, sans
forme, sans raison d'être ; ruines arro-
gantes et désespérées, dont Callot a im-
mortalisé la splendide invraisemblance
dans ses grotesques Italiens. De courtes
bottes dentelées, l'une beaucoup trop
grande, l'aulre beaucoup trop petite pour
son pied , laissaient voir des chausses
d'un rouge tourné k la lie de vin. Un
énorme ^capulaire couvrait cette poitrine
de mécréant, écriteau de sauvejçarde con-
tre l'accusation, toujours suspendue sur
sa tête, de paganisme et de magie noire.
Une chevelure d'une longueur insensée
et d'un blond fade tombait pjate sur sa
face maigre, enluminée d'ocre rouge, et
une moustache naissante allait rejoin-
dre deux crocs de poil follet blanchâ-
tre, plantés sous le menton lisse et lui-
sant. %'
11 commença d'une voix de trompette
fêlée ;
« — Que l'illustrissime compagnie dai-
gne excuser l'hardiesse dont je m'ose préci-
^00 LES liKAUX. MiSSnUUS
piler aux genoux de son indulgence. En
effet, çonvienl-il a un bélître de mon aca-
bit, avec sa pliysionomie hérissée, les ci-
catrices de son pourpoint et son chapeau
qui postule depuis longtemps pour servir
d'épouvantaii de chenevière, de com-
paroir devant une dame dont les jeux,
font lionte à la lumière du soleil, pour
venir débiter ici une multiplicité de sotti-
ses? Elle me dira peut-être, pour me re-
mettre le cœur au ventre, que je ne suis
point un bâlier de paysan, ni un méchant
batteur d'estrade, ni un valet grenier a
coups de bâton, car il est dit des valets
qu'ils soni comme les noyers, lesquels
tant plus ils sont battus, tant plus ils rap-
porlcnl. Elle me dira encore que je ue
suis ni un esc€)gn(Te,^ni un tire-laine, ni
UE BOiS-DOUÈ 407
un damoiseau, ni un Ger-a-bras, ni un
olibrius, ni un f^odelureau, ni un pour-
fendeur, ni un ostrogoth, ni un escargol;
que j'ai une assez bonne mine, nonobs-
tant une physionomie un peu subalterne ;
mais devant un mérite comme celui de la
dai^ie que je vois (on n'estropie pas une
déesse pour la regarder), et devant une
réunion de seigneurs qui ressemblent
plus k une assemblée de monarques qu'a
une charrelée de veaux en foire, le plus
vaillant homme du monde perd la tra-
montane et n'est plus qu'un égoût d'i-
gnojance, une senline ue stupidités et le
l)ajisin de toutes les impertinences.» ; ,u
Maître La flèche eut pu paler daux
heures sur ce ton, avec une volubilité
108 LJiS BEAUX MESSIEURS
insupportable, si on De l'eût inter-
rompu pour lui demander ce qu'il savait
faire.
— Tout, s'écria le vaurien. Je puis dan-
ser sur les pieds, sur les mains, sur la
tête et sur le dos ; snr une corde, s ur un
balai, sur la pointe d'un clocher comme
sur celle d'une lance ; sur des œufs, sur
des bouteilles, sur un cheval au f^alop,
sur un cerceau, sur un tonneau, voire
sur l'eau courante, mais ceci a la condi-
tion qu'une personne de la société voudra
me faire vis-à-vis sur l'eau dormante. Je
puis chanter et rimer en trente-sept lan-
gues et demie, pourvu qu'une personne
de la société me voudra l)ien répondre,
sans faire une faute dans trente-sept au-
DF, BOlS-nORE
109
1res langues el demie. Je puis mauger des
rais, du chanvre, des épées, du feu.
— Assez, assez, dit de Beuvre impa-
tienté ; nous connaissons ton chapelet:
c'est le même pour tous les hâbleurs tels
que toi. Vous prétendez savoir toutes
choses, et n'en savez qu'une, qui est de
dire la bonne aventure.
— A dire le vrai, répondit Laflèche,
c'est en cela que j'excelle, et si vos rayon-
nantes altesses veulent s'inscrire, je vais
tirer au sort pour savoir par qui commen-
cer ; car le destin est un esprit bourru qui
ne connaît ni le sexe ni le rang des per-
sonnes.
— Va, lire au sort, voila mon gage, dit
110 LES BKAUX MESSIEURS
M. de Benvre erk fui jofcun une pièce d*ar-
geut. A vous, ma fille?
Laurrane jeta une pièce plus grosse, le
marquis un petit écu d'or, Lucilio une
monnaie de cuivre, et d'Alvimar un cail-
lou, en disant:
— Comme je vois que les gages seront
donnés au devin, je trouve que celui-ci ne
mérite que d'être lapidé.
— Prenez garde, lui dit Lauriane en
souriant, il ne vous prédira que des en-
nuis;, OrU sait' bleu qu'ejoi fait d'horos-
cope, un eii a jamais que pour son ar-
geiU.
— iSe crwyez pa« cela ; le dcslrn est
DE HOîS-DOUÉ M\
mon maître, dit Laflèche qui brouillait
les jçaires dans une espèce de tirelire, et
qui, tout "a coup, affecta de parler sans
phrases et d'un air fatal. Il retourna son
Indescriptible chapeau qui menaçait le
ciel comme un donjon insolent, et le ra-
battit pour ses yeux comme un lugubre
éîeignoir. Il fit plusieurs grimaces, pro-
nonça des paroles dépourvues de sens qui
prétendaient être des formules cabalis-
tiques, et, s'étant détourné pour essuyer
son fard grossier a la dérobée, il montra
sa face blèmle par la prophétique inspira-
tion. Alors il traça sur le sable la grande
asphère des nécrooians ijçnares, avec tous
les signes de l'astrologie des carrefours;
puis il plaça une pierre au milieu et y jeta
la tirelire, (jui, en se brisant, r^^a ujil US
112 LUS BEAUX MESSIEURS
gages sur les différents signes tracés ùaas
les compartiments.
En ce moment, d'AIvimar se pencha
pour ramasser son caillou. '
— Non, non! s'écria le bohémien en
s'élançantsur sa conjuration avec l'adresse
d'un singe, et en posant le bout du pied
sur le gage de d'AIvimar, sans effacer
aucun des signes qui l'entouraient: Non,
messire! vous ne pouvez plus empêcher
la destinée. Elle est au-dessus de vous
comme de moi !
— Certes, dit F^auriane en étendant sa
petite canne entre d'AIvimar et Laflèche.
Le devin est maître dans son cercle
magique, et en dérangeant votre dcsli-
DE BUlS-ttORÉ 1 13
née, vous pouvez déranger aussi les nô-
tres.
D'Âlvimar se soumit; mais sa figure
trahit une agitation singulière qu'il com-
prima aussitôt.
Laflèclie commença par le gage le
plus rapproché de la pierre centrale qu'il
appelait le Sinaï C'était celui de Lucilio ;
il (il mine de mesurer des angles, de sup-
puter des chiffres, et dit, en mauvaise
prose rimée :
Homme sans langue et de grand cœur,
Savoir, de misère est vainqueur.
— Voyez-vous, dit Bois-Ooré bas a
il * S
114 LES BEAUX MESSIEURS
d'Alvimar, que le drôle a bien deviné le
triste cas de noire musicien?
Cela n'était pas uifflcile, répondit d'Al-
vimar avec dédain. Il y a un quart d'heure
que le muet vous parle par signe!
— Vous ne croyez donc point du tout à
la divination ? reprit Bois-Doré pendant
que Ladèclie continuait ses calculs d'un
air absorbé, mais l'oreille ouverte à tout
ce qui se disait autour de lui.
— Eh bien, donc, y croyez-vous vous-
même, messire? dit d'Alvimar, feignant
d'être étonne du sérieux avec lequel le
marquis lui avait Tait coite question.
— Moi ? mais... oui, un peu,commetout
le monde !
Di: BOIS noRÉ 115
— Personne ne croit plus à ces bille-
vesées !
— Mais si ; j'y crois beaucoup, moi, dit
F^auriane. Sorcier, je te prie, si ma desti-
née est mauvaise, de me laisser un peu de
doute, ou de trouver dans ta science le
moyen de la conjurer.
— Illustre reine des cœurs, répondit La-
flèche , j'obéis à vos ordres. Un grand dan-
ger vous menace; mais si, pendant seule-
ment trois jours, à partir du moment où
nous sommes,
Vous ne donnez point votre cœur,
Du diable il sera le vainqueur.
— Ne*aurais-lu trouver d'au très rimes?
t!(i LES BF.AUX MESSIEURS
lui cria d'Alviraar ; ton dicliounaire n'est
pas rictie I
— N'est pas riche qui veut, messire, ré-
pondit le bohémien ; et pourtant il y a des
i,^ens qui veulent bien fort ! si fort qu'ils
font tout pour la richesse, au risque de la
hache et de la hart !
— Est-ce dans la destinée de ce gentil-
homme que lu lis de pareilles choses? dit
Lauriane, qui avait été très frappée de ce
(|ui la concernait dans l'averlissement du
(l(3vin, et qui s'eflorçail de tourner tout en
plaisanterie.
— Peul-êlrel dit avec aisance M. d'AI-
vimar ; on ne sait ce qui peut arriver.
DE BOIS-DOIŒ -117
— Mais ou peut le savoir ! s'écria La-
flèche. Voyons I qui veut le savoir?
— Personne, dit le marquis, personne,
s'il y a du fâcheux dans l'avenir de quel
qu'nn de nous.
— Vraiment, mon voisiîi, vous avez la
foi ! dit de Beuvre, qui ne croyait précis?'*-
ment a rien. Vous êtes une fière pratique
pour tous les bateleurs qui voudront vous
en conter!
— Comme vous vous voudrez, répliqua
Bois-Doré ; mais je n'y peux rien. J'ai vu
des choses si surprenantes! Dix fois ce
qui m'a été prédit m'est arrivé.
— Comment voulez-vous, lui dit d'Al-
118 LES BEAL'X MESSIKDRS
vimar, qu'un idiot et un ignorant de celle
espèce pénètre l'avenir dont Dieu seul a le
secret?
— Je ne crois pas a la science de l'opé-
rateiir, répondit le marquis, si ce n'est
que, par état, il sait calculer des nombres,
et que ces nombres sont pour lui comme les
lelhes d'un livre, avec lesquelles la propre
fatalité des nombres compose des mots et
des phrases.
De Beuvre se moq-.ia du marquis et
somma le devin de tout dire. D'Alvimar
eut souhaité <{u'il en fût autrement, car
sor» incrédulité était feinte; il croyait a
l'aclion dn diable dans tout ce qui était
M'aléflrc, et il se promellail derecommaib
i)i: !U)Js-J)Ouii \\d
der Laflèche a M. Poulain, pour qu'il
avisât k le faire coffrer et brûler clans l'oc-
casion. Mais il n'en élait pas moins dé-
voré, malgré lui, de l'anxiété d'ouvrir le
livre desa destinée, et il se trouvait, d'ail-
leurs, entraîné a faire l'esprit fort devant
madame de Beuvre.
Latlèche, sommé de prirU^r, vu qu'il
avait assez étudié son irrimoire, réfléchit
en lui-même sérieusement. Il se méfiait
de l'Espagnol. II savait qu'il ne risquait
rien avec les gens qui ne croyaient à rien,
ce ne sont pas ceux-là qui dénoncent ou
accusent les sorciers, et il était trop péné-
trant pour ne pas avoir compris qu'en es-
sayant de retirer son gage, d'Alvimaravait
voulu se soustraire à ces révélations qu'il
feignait de mépriser.
42.0 LliS B1:a11X Ml.Sbi^LUUà
Il prit le parti dans lequel il se retran-
chait quand il se trouvait avec des gens
disposés a s'émouvoir trop ; ce fut de dire
des banalités à tout le monde. 11 espérait
que d'Alvimar se retirerait, et qu'il pourrait
faire aux autres, à coup sûr, quelque pré-
diction agréable qu'il lui serait grassement
payée ; car, depuis trois jours qu'il errait
dans les environs, se glissant partout,
écoutant aux portes, ou feignant de ne pas
comprendrele français pour laisser causer
devant lui, il avait appris bien des ci.oses,
et, quant à d'Alvimar, il en savait une,
sur son compte, que celui-ci eût bien
voulu ensevelir dans un profond oubli.
Mais d'Alvimar, calmé par l'insigni-
fiance des prédictions, ne se relirait pas ;
DE JJUlS-itOUÉ 1 21
personne ne s'amusait plus, et Laflèche
faisait fiasco^ après avoir travaillé d'avance
à une belle recette. On allait le renvoyer.
11 se redressa : « Illustres seigneurs, dit-il,
je ne suis pas sorcier, je le jure par l'i-
mage du saint patron que je porte sur la
poitrine; je proteste contre tout pacte avec
le diable. Je n'exerce que la magie blan-
che, tolérée par les autorités ecclésiasti-
ques; mais...
— Mais si tu n'es pas voué au diable,
va-t'en au diable ! dit M. de Beuvre en
riant ; tu nous ennuies !
— Eh bien! reprit Laflèche e If ronté-
ment, vous voulez de la cabale, vous en
aurez, a vos risques et périls! mais ce
\îï LKS BKAUX MI-SSILLUS
n'est pas moi qi?i «n ferai, e( je m'en lave
les mains!
Il se retourna aussitôt vers un panier
qu'il avait apporté avec lui, et où l'on
supposait qu'il tenait quelque attirail
d'escamotage ou quelque bêle curieuse^
et il en tira une fillette de huit à dix ans,
qui paraissait n'en avoir que quatre ou
cinq, tant elle était petite et menue ; avec
cela noire, laide, ébouriffée, un véritable
lutin tout de rouge habillé, qui commença,
pendant qu'il l'apportait dans ses bras, par
lui appliquer vingt soufflets, lui tirer les
cheveux et lui déchirer la figure avec ses
griffes.
Ou crut d'abord que cette résistance
enragée faisait partie de la représenta -
lion ; mais on vil le san^ couler en p^rosses
goulles tout le long du nez du sacripant.
Il s'en énîui peu, et, s'essuyant avec sa
manche : < Ce n'est rien, dit-il, la prin-
cesse dormait dans son panier, et elle a
le réveil acariâtre. Puis il ajouta en espa-
pagnol, parlant bas a la pelite: «Sois
tranquille, va ! tu la danseras ce soir ! »
L'enfant, placée sur la pierre du Sinaï,
s'accroupit en singe et regarda autour
d'elle avec des yeux de chat sauvage. Il y
avait dans sa 'laideur malingre un carac-
tère si accusé de souffrance et de colère,
de malheur et de haine, qu'elle en était
presijue belle, et h coup sur, effrayante.
Lauriane eut le cœur serré de voir la mai'
4i|4 LES HEaUX MliSSiEUUS
greur de cette misérable créature presque
nue, sous la pourpre sordide de ses hail-
lons. Elle frémit en son jugeant au sort de
cet enfant, exaspéré sans doute par la ty
rannie et les coups d'un méchant saltim-
banque, et elle s'éloiiçna de quelques pas,
appuyéô sur le bras de son bon Céladon
Bois-Doré, lequel, sans le dire, se sentail
presque aussi allrislé qu'elle.
Mais de Beuvre avait l'écorce plus dure,
et il pressa Laflèche de faire parler l'esprit
malin.
— Voyons, ma belle Pilar, dit Laflèche
en accompagnant chaque parole d'une
mimique grosse de menaces intelligibles
pour sa victime; voyons, reine des farfs-
Dï: BOIS-DORE
125
(lels et des gnomes, il faut parler. Ra-
massez la pièce qui est le plus près de
vous.
Pilar resta longtemps immobile, fai-
sant mine de s'endormir: elle grelottait la
fièvre.
— Allons, allons, gibier de potence,
éloupede bûcher! reprit Laflèche, ramas-
sez celte pièce d'or, et je vous dirai où est
IMario, votre bien-aimé.
— Hein? fit le marquis on se retour-
na ni, que dit-il de Mario?
— Qu'es l-ce que Mario? lui demanda
l.auriane.
— Silence ! cria de Beuvre I le diable
\ti) L\LS BKAUX xMESSIEUHS
parle: et c'est de vous qu'il s'agit, mon
voisin!
L'enfant parla ainsi en français avec
un accent prononcé et une voix [criarde :
Celui de qui dépend ce gage,
S'il veut écouter le présage
Et se bien garer de l'amour..*
— J'en ai assez dit, je n'en veux plus
dire, ajouta~t-elle en espagnol.
Elle ne se souvenait plus de sa leçon.
Ni prières ni menaces ne purent lui faire
retrouver la mémoire; mais elle n'avoua
p:!S (jn'on l'nvait serinée; elle étail déjà
sorcière et vaniteuse de son état. Ede con-
naissait le grimoire beauconj) mieux que
UË BOIS-DORÉ 127
Laflèche, et elle aimait a prophétiser. Eu
voulant lui apprendre des vers, ce qu'elle
appelait une autre magie, Laflèche l'avait
irritée, et le sentiment qu'elle ne s'en tire-
rait pas avait mortifié son amour-propre.
Elle secoua sa tête hérissée de cheveux
noirs comme l'encre, frappa du pied et se
livra h une colère de pythonisse.
— C'est bien! c'est bien ! s'écria Lafl«V
che, résolu k en tirer parti, n'importe
comment. VoiTa que ça vient: le diable
lui entre dans le corps, elle va parler!
— Oui, dit l'enfant en espagnol, et eu
sautillant dans le cercle avec fureur, et je
sais tout mieux que toi, mieux que tous
les autres. Voila! voila! voilk! Je sais,
demandez-moi.
428 LES BEAUX MESSIEURS
— Parlons français, dit Laflèche. '^ua
doit-il arriver au seigneur dont tu tiens le
gage ? (C'était celui du marquis.)
— Liesse et conifort ! dit l'enfant.
— Très bien î mais quels ?
— Vengeance ! répond it-t-elle.
— A moi, vengeance? dit Bois-Doré : ce
n'est point là mon humeur!
— Non, certes, ajouta Lauriane en re-
gardant d'Alvimar malgré elle. Le diable
se sera trompé de gage.
.' — Non ! je ne me suis pas trompée, re-
prit la gnomide.
DE BOIS- DOUÉ . 429
— Vrai? dit [jaflèche, si vons en êtes
bien sûre, parlez, diabiesse! Vous pensez
donc que ce noble seigneur, ici présent,
a quelque injure a laver ?
— Dans le sang ! répondit Pilar avec
une énergie de tragédienne.
— Hélas! dit le marquis bas a Lau-
riane, il n'est sans doute que trop vrai!
Vous savez bien, mon pauvre frère!...
Et il dit tout haut î
— Je veux interroger cette petite devi-
neresse moi-même.
— Faites ! monseigneur, répondit La-
(lèche. Attention, la mouclie noire! et
I 9
130 LES BEAUX MESSIEURS
parlez honaêlement a qui vaut mieux que
vous !
Le marquis, s'adressant alors a Pilar:
Voyons, ma pauvre petite, qu'est-ce que
j ai perdu? dit-il avec douceur. Elle ré-
pondit : Un fils! — Ne riez pas, mon voi-
sin, dit le marquis à de Beuvre ; elle dit
la vérité. Il était comme mon fils! Et a
Pilar : Quand l'ai-je perdu? —Il y a onze
ans et cinq mois.
— Et combien de jours?
— Moins cinq jours.
— Ici, elle se trompe, dit le marquis a
Lucilio, car j'ai eu de ses nouvelles depuis
l'époque qu'il lui plaît de dire ; mais
1>E B01S-IK>RÉ %M
voyons si elle verra clair dans le reste, et
s'adressant a l'enfant : Comment l'ai-je
perdu V dit-il.
— De malemorl ! répondit-elle; mais
vous aurez consolation.
~ Quand ?
— Avant trois mois, trois semaines ou
trois jours.
— Quelle consolation ?
— De trois sortes: vengeance, sagesse,
famille.
— Famille ? Je serai donc marié ?
— Non, vous serez père ?
135 LES BEAUX iMESSIEURS
— Vrai ? s'écria le marquis sans se trou-
bler du gros rire de M. de Beuvre. Quand
serai-je père ?
— Avant trois mois, trois semaines ou
trois jours. J'ai tout dit sur vous, je veux
me reposer.
La séance fut suspendue par un déluge
de plaisanteries de M. de Beuvre au mar-
quis. Pour que l'événement de l'héritier
prédit eût lieu avant trois mois, trois se-
maines ou trois jours, il fallait que trois
femmes eu eussent « reçu la commande. »>
Le pauvre marquis savait si bien le
contraire que toute sa foi à la magie
en fut refroidie. Il se laissa railler, pro-
lestant de son innocence et ne désirant
DU «OIS-DOUE l'S-S
point trop qu'on la crût aussi réelle qu'elle
l'était.
L'enfant demanda a recommencer ses
conjurations pour le dernier ^age. C'était
le caillou d'Alvimar. Mais, pour l'intelli-
gence de ce qui va suivre, il faut que le
lecteur sache ce qui était convenu entre
Pilar et son propriétaire La flèche. Ce que
Laflèclie savait et voulait faire savoir a
Bois-Doré, il comptait le faire dire par
l'enfant hors de la présence de d'Alvimar.
L'enfant, par caprice et ostentation, ne
voulut plus tenir compte de la convention
faite entre eux. Elle était affamée d'é-
loges encore plus que de pain. Elle vo» -
lait réciter toute sa leçon, diit-elle en
souffrir et dût Laflèche y perdre la vie ou
134 LES BKAUX MESSIEURS
la liberté. Peut-être aussi ces dangers
qu'elle pouvait attirer sur lui, et qu'elle
n'ignorait pas, alléchaient-ils ses instincts
de tiaine. Elle parla donc comme elle
l'entendait, en dépit des avertissements et
des grimaces de son maître, lequel ne
pouvait lui rien dire en espagnol qui ne fût
compris de d'Alvimar. File ramassa le
caillou, examina les signes qui l'entou-
raient, lit la mimique du calcul et dit en
espagnol avec une etf rayante ardeur à la
menace:
« Malheur, mécompte et disgrâce à
celui dont le gage est tombé sur l'étoile
rouge ! »
— Bravo! dit d'Mvimar en rianl d'un
DE BOIS-DOUÉ 4 Se
rire nerveux et forcé: continuez, sale
créature î Allons, allons, race de chien,
rebut de la terre, dites-nous les arrêts du
ciel !
Pilar, irritée par ces injures, devint
si sauvage qu'elle fit peur a tous ceux
qui la regardaient, et à Laflèehe lui-
même.
— Sang et meurtre! s'ëcria-t-elle en
bondissant avec des gestes convulsifs;
meurtre et damnation ! sang, sang et
sang!
— Tout cela pour moi? dit d'Avimar,
qui, en ce moment, no put cacher son
épouvante.
— Pour toi ! pour toi 1 cria cette guôpo
136 LES BEAUX MEhSIliURS
furieuse, et la mort, l'enter î bientôt,
tout de suite, avant trois mois, trois se-
maines ou trois jours, damné! damné !
l'enfer!
— Assez ! assez ! dit Bois-Doré qui ne
comprenait presque pas l'espagnol, mais
qui vit d'Alvimar pâle et prêt a défaillir ;
cet enfant est possédé d'un mauvais dia-
ble, et c'est peut-être péché que de l'é-
couter.
— Oui, sans doute, monsieur, répondit
d'Alvimar, elle est possédée du diable, et
ses menaces sont vaines et méprisables,
car l'enfer ne peut rien sans la volonté de
Dieu; mais si j'étais ici châtelain et jus-
licier, je ferais enfermer ce bandit et cette
vermine, et je les livrerais...
1)K BOlS-DOUli '1.H7
-—Là! la! dit M. de Beuvre, il n'y
a point tant a se fâcher ! Je ne sais ce
qui vous a été dit, mais je m'étonne que
vous ayez fini d'en rire. Pourtant, j'avoue
que les transports de cette guenuche en-
ragée sont une laide comédie, et je vois
que ma fille en est troublée. Allons, drôle,
dit-il à Laflèche, c'est assez. Gardez pour
vous les gages si chacun y consent, et allez
vous faire prendre ailleurs.
«•
Laflèche, n'avait pas atlendu cette per-
mission pour plier bagage. 11 était fort
pressé de se soustraire aux intentions
bienveillantes de l'Espagnol à son égard.
La petite Pilar n'en fut pas émue. Tout
au contraire, elle ramassa les pièces d'or
et d'argent qui avaient servi do gages, et,
138 LES BEAUX MESSIEURS
quand elle en vint au caillou de d'Al-
vimar, elle le lui jeta dans les jambes avec
dédain. Il en fut si oulraiçé qu'il l'eût
peut-être traitée comme il avait fait du
louveteau, s'il eût eu encore l'arme dont
il se servait si vile et si bien. Mais il fit en
vain le mouvement involontaire de la
saisir, et Lauriane, qui le regardait, s'ap-
plaudit de l'avoir désarmé. Il rencontra
ses yeux et se hâta de sourire ; puis il
essaya de parler d'autre chose, et Bois-
Doré demanda h Lucilioun air de musette
pour dissiper le fâcheux effet de cette
aventure, tandis queLaflèche, remportant
son grand panier sur sa tête, ses instru-
ments magiques sous son bras, et, tirant
de l'autre main la petite sibylle encore
toute fn'missantc, franchissait avec cm-
DE i}Ois-D©nÉ 439
pressement la herse et le pont-levis du
maniir
— A présent, tu vas me donner a uian-
^er, lui dil-elle quand ils furenlenrase
campa f(ne.
— Non, (u as trop mal travaillé !
— J'ai faim !
— Tant mieux !
—-'J'ai faim, je ne peux plus marcher.
— En cage, alors!
11 la remit dans son panier, malgré elle,
et l'emporta en courant. Les cris de l'in-
fortunée créature se perdirent sans écho
dans In plaine immense.
140 LKS liLALX jîLijSlLUhS
~ Mario ! Mario ! pleurait sa voix en-
trecoupée; je \eu\ voir Mario ! MéchanI !
assassin ! Tu m'avais promis de me faire
voir Mario, qui me donnait a manger et
qui jouait avec moi, et sa mère qui m'em-
pêchait d'être battue! Mercedes ! Mario !
venez me ctierclier! Tuez-ie ! il me fait
mal, il me secoue, il me tue, il me fait
mourir de faim ! Damnation sur lui ! mort
et sang et meurtre! Le fouet, le feu, la
roue, l'enfer pour les méchants!
Pendant que le bohémien fuyait dans la
direction du nord , le marquis, avec d'AI-
vimar et Lucilio, reprenait, en sens con-
traire, le chemin de Brianles. 11 lui lardait
de faire partk son fidèle Adamas de ce qu'il
regardait comme une heureuse issue de
DE BOIS- DORÉ Î41
son entreprise, et, bien qu'il crût devoir a
son amour d'ëloulTer quelques soupirs
d'inquiétude ou d'impatience, tout bien
considéré, il ne se trouvait pas trop con-
trarié d'avoir sept ans devant lui avant de
prendre une nouvelle résolution matrimo-
niale.
D'Alvimar élait de fort mécbante hu-
meur, non -seulement a cause des prédic-
tions qui avaient remué sa bile et troublé
sa cervelle, mais encore à cause de la
tranquillité des adieux que lui avait faits
madame de Beuvre, tandis qu'elle avait
tendu ses deux petites mains au marquis
en lui promettant i^aîment sa visite pour le
surlendemain. Serait-it possible, pensait-
il, qu'elle eût accepté les éciis de ce vioil-r
HIS LES BEAUX MESSIEURS
lard, et que je me viase supplanté par un
rival de soixante-dix ans?
Il avait bien envfe de questionner, de
railler, de se dépiter, mais il n'y avait pas
moyen d'entamer la conversation avec
Bois Doré sur ce sujet, [.e marquis avait
un air de triomphe discret et modeste qui
. le faisait redoubler de politesse et de pré-
venances pour son hôte. D'Alvimar ne put
se venger de sa défaite qu'en éclaboussant
tant qu'il put maître Jovelin, trottant der-
rière le marquis. A peine arrivé au ma-
noir, comme l'heure du souper n'était pas
encore venue, il sortit a pied pour aller
conférer avec M. Poulain.
— Eli bicuy monsieur, dit, en débollanl
DE BOIS-DORÉ ^3
son maître, le fidèle Adamas, qui, en sa
qualité d'homme, de chambre, ne quiilait
presque jamais le manoir de Brianles; faut-
il songer au repas des fiançailles ?
— Précisément, o^oa ami, répoudit le
marquis. H y faut songer au plus tôt.
— Vrai, monsieur? Eh bien ! j'en étais
sûr, cl j'en suis si content que je ne m'en
connais plus. Figurez-vous, monsieur, que
celte haquenée rouge que vous appelez
Bellinde, et qui serait mieux nommée Ti-
siphone...
— Allons, allons, Adamas, vous avez
l'humeur trop peu endurante! Vous savez
que je n'aime point entendre injurier une
144
LES BEAUX MESSIEURS
personne du sexe. Qu'y a-t-il encore oiiîic
vous ?
— Pardon, mon noble maître; mais il y
a que cette fille ténébreuse écoute aux.
portes, et qu'elle'sait la démarche que mon-
sieur a faite aujourd'hui. Ce tantôt, elle en
a ri commeune mouette avec la sotte gou-
vernante du Vecteur.
— Que savez-vous de cela, Adamas?
— Je le sais par magie, monsieur; mais,
enfin, je le sais !
— Par ma^ne ? Depuis quand vous adon-
nez-vous aux sciences occultes?
— Je le dirai a monsieur; je n'ai rien
1)E BOIS-UORK 145
(le caché pour lui; mais que monsieur
daigne donc me raconter comment il s'y
est pris pour faire connaître ses senti-
ments a l'incomparable dame de ses pen-
sées, et comment elle a répondu; car je
suis sûr que rien d'aussi éloquent ne s'est
dit sous le ciel depuis que le monde est
monde, et je voudrais savoir écrire aussi
vite que maître Jovelin, pour le coucher
sur le papier, a mesure que monsieur me
le rapportera.
— Non, Adamas, aucune parole ne sor-
tira de ma bouche, scellée par un serment
de preux chevalier. J'ai juré de ne point
trahir le secret de ma félicité. Tout ce que
je peux, le dire, mon ami, c'est de te ré-
jouir du présent avec ton maître, et d'es-
pérer avec lui en l'avenir!
II
' 10
U6 LES BfeAUX MESSIEURS
— Alors, monsieur, c'est conclu, et...
Adamas fui interrompu par un petit
grallement de clial a la porte.
— Ah! Ct-il, après avoir été regarder,
c'est l'enfant qui voudrait vous offrir le
bonsoir.
— Va-l'en, mon pelilami ; monseifçneur
le verra plus lard, il est occupé.
— Oui, oui, Adamas, qu'il revienne! Il
est bien question d'enfants! Je ne sais
quelles idées de paternité m'avaient passé
hier par la léle ! Gela est du dernier bour-
geois! Non, non ! je ne suis plus ce vieux
garçot» qui voulait se marier bien vite,
pour faire une (in. Je suis un jeune hom-
DE BOIS- DORÉ 1i7
me, Adarnas, oui, un jeune amoureux, un
blondin, sur ma parole, léndrement con-
damné à prouver sa constance par des
épreuves, a soupirer et à faire des vers, en
un mot à attendre, dans les tourments et
les délices de l'espoir, le bon plaisir de
ma souveraine.
— Si je comprends bien, reprit Adarnas,
cette divinité jalouse se méfie un peu de
l'humeur voIag(? de mon maître, et elle
exige qu'il renonce a toute calante aven-
ture?
— Oui, oui, c'est cela, Adarnas, ce doit
être celai Un peu de déflance! c'est bien
la punition de ma folle jeunesse; mais je
saur si bien marquer ma sincérité...
Ht 'irdedonc a la porte, on gratte encore I
/
148 LES IJKAUX MESSIEURS
— Quoil dit Adamas sérieusement k
Mario, en entre-bâillanl un peu la porte,
c'est encore vous, mon lutin? Ne vous ai-
je pas dit d'attendre ?
- J'ai attendu, répondit Mario, avec sa
voix douce et caressante jusque dans l'es-
pièglerie; vous m'avez dit va-t'en et re-
viens. J'ai été au bout de l'autre chambre
et me voila revenu.
— Il est drôlet ! dit le marquis, laisse-le
entrer. ~ Bonjour, mon petit ami ; or ça,
viens me baiser et puis joue tranquille-
ment avec Fleurial. J'ai a parler d'affaires
sérieuses avec le bon M. Adamas. Voyons,
Adamas, c'est demain que je trait,^ mon
incomparable voisine. Il y faut s ^<i"^r,
DE fiOlS-DORÉ Ut)
c'est un petit dîner sans façons, quatorze
services tout au plus.
— On Jes aura, monsieur; voulez*vous
que j'appelle le maîlre-queux?
— Non, je n'aime point à ordonner, ef,
si propres que soient les gens de cuisine,
ils sentent toujours la cuisine. Aide-moi à
imaginer.
— Qu'est-ce que c'est donc que. ce cou-
teau-là? dit très vivement Mario, que le
marquis débonnaire, et passablement dis-
trait, tenait entre ses jambes et laissait
fouiller dans ses poches.
— Rien, rien, dit le marquis, en cher-
chant a reprendre le gage que Lauriano
loO LES BEAUX MESSIEUnS
lui avait donné. Reuclsmoi ça, mon pelil
ami; les enfants ne louchent point k ça.
Ça mord, vois-tu 1 Rends-le donc!
— Oui, le voilà! dit Mario; mais j'ai
bien vu ce qu'il y avait dessus, et je sais
bien a qui il est.
— Tu ne sais ce que tu dis !
— S\, fait ; je dis qu'il est au monsieur
espaj^nol que vous appelez Vilia-Real; il
vous l'a donc donné?
— Voyons : que marmoltes-lu la? Tu
rêves !
rinr INou, bon monsieiir! J'ai bien vu la
devise (|ui es! sur la lauM!; c'est en espa-
DÉ BOIS-DOni^ 454
gnol, et je la connais bien ; ma Mercedes
a un poignard tout pareil où il y a la même
devise.
• — Et que signifie cette devise?
— Je sers Dieu. - S. A.
— Et que signifie S. A.?
— Ça doit être les premières lettres du
nom de celui à qui est le poignard. C'est
comme cela qu'on les place, a jour, près
du manche.
— Je le sais bien ; mais pourquoi dis-tu
que ce poignard vient du monsieur espn-
gnol qui s'appelle Viila-Réal ?
452! LES BEAUX MESSIEURS
L'enfant ne répondit pas et parut em-
barrassé. 11 n'était plus sous l'œil vigilant
et défiant de la Morisque. Il avait parlé
plus qu'il ne devait, et il se rappelait trop
tard ses recommandations.
— ■ Mon Dieu! monsieur, dit Adamas,
les enfants parlent quelquefois pour par-
ler, et sans savoir ce qu'ils disent. Parlons
donc, nous autres, delà chose importante.
Votre j^arde, le père Andoche, a apporté
aujourd'hui un chapelel de râles qui sont
d'un gras!...
— Oui, oui, lu as raison, mon ami, par-
lons du dîner. Pourtant, je ne sais... je
me demande comment elle avait, on la po-
che de sa jupe, ce poignard espagnol !
— Qui, monsieur?
DL BOIS-DOME 1 o3
— Elle, parbleu! De quelle autre per-
sonne pourrais-je parler, désormais?
— C'est juste, pardon, monsieur! Par-
lons du poignard. Je croyais qu'en effet
c'était un don de M. Villa-Réal, ou qu'il
vous l'avait prêté, car, pour de vrai , il
vient de lui. Ces deux lettres S. A. sont
sur ses autres armes qui sont fort belles, et
que j'ai remarquées ce matin pendant que
son valet les fourbissait.
Le marquis tomba dans la rêverie. Com-
ment Lauriane avait-elle le poignard de
Villa-Réal? Elle l'avait reçu de lui, puis-
qu'elle en avait disposé comme de sa pro-
priété. Il avait beau chercher dans toute
la généalogie des de Beuvre, il n'y trou-
vait pas un nom auquel ces initiales S. A.
154 LES BEAUX MESSIEURS
pussent se rapporter. Aurait-elle, se disait-
il, fait le même accord avec lui qu'elle a
fait ensuite avec moi ?
Il se consola pourtant en songeant
qu'elle faisait apparemment peu de cas du
premier, puisqu'elle lui en avait sacriûé le
gage; mais il n'en restait pas moins quel-
que chose d'incompréhensible dans cette
circonslance, et le bon marquis n'était
pas encore assez fou pour ne pas appré-
hender d'être l'objet de (juelciue < beruc-
rie. »
Et puis, ce que l'enfaul avait dit com-
pliquait l'embarras de son esprit, et il ne
savait |)lus quelle inlrigno de la deslipée
ou (pielb' ni}!*''^'^'''*^'<J" enviionnail ce poi-
DL BÛlS-DOllÉ iëô
gnard. Il eut envie d'aller s'en expliquer
loul de suite avec son hôte, mais il se
souvint que Lauriane lui avait commandé
de cacher son ^age et de ne le laisser voir
a personne.
Adamas vit le souci sur le front de son
maître et s'en émut.
— ' Qu'y a-t-il, monsieur, lui dit-il, et
que peut faire votre pnuvre Adamas pour
vous tirer d'intrigue?
— Je ne sais, mon ami. Je voudrais de-
viner comment il se fait que la Morisque
ait une arme comme celle-ci , porlant
même devise et mêmes chiffres. Puis, bais-
sant la voix pour que iMario ne l'entendît
point :
lot) LES BEAUX MESSIEURS
— Tu m*avais dit, et il m'avait semblé
que cette femme était fort honnéle. Pour-
tant, elle aurait dérobé cet objet a notre
hôte? C'est chose que je ne puis souffrir,
qu'il soit larronné en ma maison.
Adamas partagea aussitôt les soupçons
de son maître, d autant plus que Mario,
sentant qu'il avait parlé à l'étourdie, se
glissait hors de la chambre, sur la pointe
du pied, pour se dérober a de nouvelles
questions. Adamas le retint.
— Vous nous faites des contes, mon bel
ami, lui dit-il, et par la, vous méritez de
perdre les bonnes grâces de mon seigneur
et maître, il n'est poiirt vrai que votre
Mercedes ail la chose que vous dites, ou
bien...
DE BOIS-DORÉ 157
' Le aiarquis l'inlerrompit, ne voulant
pas que l'accusalion fût formulée devant
l'enfant.
— Y a-t-il longtemps, mon gjarçon, lu
(lit-il, que la mère a ce poignard ?
L'enfant avait vécu quelque temps avec
les bohémieDS, il savait donc ce que c'était
que le vol. Il était doué d'ailleurs d'une
finesse extraordinaire. Il comprit le soup-
çon qu'il avait attiré sur sa mère adoptive,
et il aima mieux lui désobéir que de ne
pas la justitier.
^ — Oui, répondit-i), il y a bien long-
temps.
Et, comme il avait un grand air d'assu-
1^8 LES BEAUX MESSIEURS
rance et de fierté, le marquis et Âdamas
sentirent qu'ils tenaient le moyen de le
faire parler.
~ (Vest donc M. de Villa-Réal qui le lui
avait donné ? dit Adamas.
— Oh non ! il l'avait laissé...
— Oîi? demanda le marquis. Voyons,
il faut le dire, ou je n'aurai plus de con-
fiance en vous, petit. Où l'avait-il laissé ?
— Dans le cœur de mon père ! répondit
Mario, dont la figure s'anima extraordi-
nairement. Il avait besoin d'effusion ; ce
mystère lui posait, il avait dit le premier
mol, il no pouvait plus se taire.
— Adamas, dit le mar(|uis, saisi de
DE BOIS-DOIIÉ -159
je ne sais quelle émotion subile : Ferme
les portes, et toi, mon enfant, viens ici et
parie. Tu es avec des amis, ne crains rien,
nous te défendrons, nous te ferons avoir
justice. Dis-nous tout ce que tu sais de la
famille ?
•i
— Eh bien ! dit l'enfant, si vous m'ai-
mez, il faut punirM.deVilla-Réal, parce
que c'est lui qui a assassiné mon père.
— Assassiné?
— Oui ; Mercedes l'a vu I
— Quand cela?
-- Le jour que je suis venu au monde
le jour que ma mère est morte.
160 LKS BEAUX MESSIEURS
— Et pourquoi l'a-Vil assassiné?
— Pour avoir beaucoup d'argent et des
bijoux que mon père avait.
— Voleur et assassin? dit le marquis en
regardant Adaaias; un homme de qualité?
un ami de Guillaume d'Ars? Est-ce croya-
ble, cela?
— Monsieur, dit Adamas, les enfants
font beaucoup de contes, et je crois bien
que celui-ci se moque de nous.
Le rouge monta au front du beau
Mario.
— Je no mens jamais! dit-il avec une
I)K BOIS-DORÉ i(>1
touchante énergie. M. Anjorrant l'a tou-
jours dit: cet eiifanl-la n'est pas du tout
menteur. Ma Wercédès m'a toujours dit
qu'il ne fallait jamais mentir, mais se taire
quand on ne voulait pas répondre. Puis-
que vous me faites parler, je dis ce qui est
vrai.
— 11 a raison, s'écria le marquis, et je
vois bien qu'il a du noble sang plein le
cœur, ce joli garçon. — Parle; moi, je le
crois. Dis -moi cosumenl s'appelait ton
père?
— Ah ! cela, je ne le sais pas.
— Sur votre honneur, mon patit ami ?
— Sur la vérité, répondit l'enfant ; ma
mère s'appelait Maria, voilb tout ce que je
102 LES BEAUX MEî^SlEURS
sais, el c'est pour cela que M. Anjorraot
m'a donné, en me baptisant, le nom de
Mario.
— Mais Mercedes a d il, je m'en souviens
bien, observa Adamas, que celte dame
avait remis au curé une bague d'alliance;
elle a parlé aussid'un cacbet.
— Oui, répondit Mario, le cachet.venait
de mon père, il y avait des armes dessus ;
mais il nous a été volé, il n'y a pas long-
temps. Quanl k \j bague, jamais . Anjor-
ranl, ni qia Mercedes, qui est pourtant
très adroile, ni moi, ni personne, n'avons
pu l'ouvrir. Pourtant, il y quelque cbose
dedans. Ma mère qui est morte sans dire
un mot que son nom de baptême, Marie, a
DE BOIS-DOUE I Oa
fail signe au curé d'ouvrir son anneau.
Elle n'avait pas la Tarce tie le faire ; mais
lui, il De savait pas !
\d le clierdier, dit le marquis, nous
saurons peut-être.
— Oh non î répondit Mario effraye ; ma
Mercedes ne voudra pas, et si elle sait que
j'ai parlé, elle aura bien du chagrin.
— IMais enfin, pourquoi se cache-t-elle
de nous, qui pouvons l'aider a le faire re-
trouver la famille ?
— Parce qu'elle croit que vous écoute-
rez rii^spagnol, et qu'il la lucra, s'il ap-
prend qu'elle Ta reconnu.
164 LES BKAUX MESSIEURS
— Et lui, il ne la reconnaît donc pas ?
~ Il ne l'a jamais vue, puisqu'elle était
cachée !
— L'a-t-elle donc revu quelque part de-
puis cette méchante affaire ?
— Non, jamais.
— Et, après dix ans passés, elle croit
être sûre de le reconnaître? C'est bien
douteux !
— Elle dit qu'elle en sûre, qu'il n'a
presque pas vieilli, qu'il est toujours ha-
billé de noir. Et son vieux domestique,
elle est bien sûre aussi que c'est le même!
Oh! elle les avait bien re^^ardés, Quand,
Dli BOIS-DOftE 1(}0
il y a trois jours, nous les avons rencon-
trés auprès d'un autre château qui n'est
pas loin d'ici...
— Ah! oui! voTons, dit le marquis,
conte-nous comment elle l'a rencontré.
— Il était avec un beau et bon jeune
seigneur que je vous ai depuis entendu
appeler Guillaume en parlant de lui. Ce-
lui-là avait donné beaucoup âe monnaio
aux bohémiens avec qui nous étions. Et
tout d'un coup, comme l'Espagnol avait
l'air méchant et voulait me frapper, Mer-
cedes m'a dit : t C'est lui ! tiens ! c'est
lui! et l'autre, le vieux valet, c'est lui
aussi I » — Et elle a couru après eux pour
les voir, jusqu'à ce que M. Guillaume nous
166 LES BEAUX MESSIEURS
ail dit que ça l'ennuyait. Alors Mercedes
lui a fait demander son nom et celui de
son ami, afin, disait-elle, de prier pour
eux. Mais M. Guillaume s'est moqué de
nous, et les bohémiens ont repris leur
rouie d'un autre côté. Alors ma Mercedes
les a laissé marcher et m'a dit : Nous te-
nons les assassins de Ion père, je t'en ré-
ponds. Il nous faut savoir leurs noms.
Alors nous s(mimes revenus sur nos pas,
nous avons été mendier au château de la
Motte, et comme on ne faisait pas grande
allentioîi a nous, Mercedes m*a dit d'écou-
l(>r ce que disaienl les domestiques et les
paysans, et comme cela nous avons su que
ri-lspa^nol allait demeurerchez le marquis,
pire* (jiif h* mnv(j}ih avait envoyé cher-
clior son fjjrrnsse et commandé que l'on
DE BOIS-DORÉ 167
apprête chez lui la chambre d'honneur
pour un étranger.
« Et puis, nous avons causé avec une
bergère, dans un charap qui est par là.
Elle nous a dit : Le marquis est tout à fait
bon; vous pouvez aller chez lui passer la
nuit; il vous fera du bien : voilà son château
la-bas. Nous sommes donc venus ici tout
de suite, et dès hier matin nous avons
revu l'assassin, les deux assassins! Et
moi, j'ai vu les lettres sur les pistolets
et sur la grande épée que tenait le do-
mestique , et j'ai dit encore à Merce-
des : Montre- moi le méchant couteau
qui a tué .mon pauvre papa; il me sem!>le
bien que c'est les mêmes lettres qui sont
dessus.
1u8 LES DEAUX MLSSliiUUS
— Et lu en es sur? ciil le marquis.
— J'en suis bien sûr; et vous verrez
vous-même si Mercedes veut vous les mon-
trer?
— Oii est-elle maintenant?
— Avec M. Jovelin, qu'elle aime beau-
coup, parce qu'il s'est jeté dans l'eau pour
moi.
— Il faut absolument que Jovelin lui
arrache son secret, dit le marquis a Ada-
mas; va le chercher, que je lui parle.
Adamas sortit, et revint dire que Jove-
lin allait venir. Il l'avait trouvé dans une
conférence fort ar)im(^e avec la Morisque;
DE L*OlS-i)OUÉ 'ii)0
elle, parlant arabe ; lui, écrivant tout ce
qu'elle disait, et lui, faisant beaucoup de
gestes qu'elle avait l'air de comprendre.
11 m'a fail signe qu'il ne pouvait s'inter-
rompre, ajouta Âdamas ; je crois bien,
monsieur, qu'il lui fait avouer la vérité
par douceur et persuasion; ne le déran-
geons pas. 11 écrit vite, mais elle ne lit pas
très bien, même dans sa langue, et c'est
merveilleux de voir comme avec ses yeux
et ses mains il se fait entendre. Prenez pa-
tience, monsieur, nous allons savoir quel-
que chose.
On attendit un quart d'heure qui sembla
un siècle au marquis. L'heure s'avançait,
on avait sonné le premier coup du souper.
Il fallait peut-être se retrouver en face de
470 LES BEAUX MESSIliUUS
Villa-Réal sans avoir rien éclairci. Bois-
Doré était dans une vive agitation. Il se
levait et se rasseyait, disant, à part lui, des
mots sans suite qui intriguaient fort Ada-
mas. Mario, le cioyaiU fâché co;:tre lui,
se tenait pensif et interdit dans un coin;
Fieurial, voyant l'anxi{;té de son maître,
le regardait fixement, suivait tousses pas
et gémissait de tempsen temps en remuant
la queur, comme pour lui dire :« Mais,
qu'esl-ceq\ievous avez donc?» {.nOn,Ada-
mas seliasarda à formuler la queslioii :
— Monsieur, s'écria-t-il, vous avez en
ceci une idée (jue vous cachez k votre ser-
viteur, et, par In, vous lui rendez votre
peine encore plus pesante. Parlez, mon-
sieur, |>arlez à Adamasconune vous parle-
DE nois-DOUli 171
riez à votre bonnet; il ne le redira non
plus qu'un bonnet de nuit, et cela vous
soulagera d'autant.
— Adamas, répondit Bois-Doré, je crains
bien d'être fou, car il y a dans cet enfant
et dans l'tiistoire qu'il nous raconte quel-
que chose qui me remue plus que de rai-
son. Il faut que tu saches qu'aujourd'hui
je me suis fait dire ina destinée par des
I)ohémiens, et qu'il y a eu la-dedans des
paroles bien obscures, mais qui peuvent
tout de même s'expliquer par l'intérêt
que je sens pour ce petit malheureux.
On m'a dit, entre autres choses étranges,
que je serais père avant trois mois, trois
semaines ou trois jours. Or, comme je te
jure, Adamas, que je ne puis compter sur
aucune paternité directe dans un aussi
court délai, il est évident quo je Jois deve-
nir père par adoption. Mais une autre pa-
role de celte prédiction me tourmenle da-
vantage, c'est que l'on m'a révélé la morl
de mon frère, en la plaçant juste a la
même date que la Morisque donne k celle
du père de cet enfanl. Comment arranger
cela? La magicienne parlait à mots cou-
verts et symboliques, mais elle a dit cette
date clairement, en faisant le calcul des
années, des mois et des jours qui se sont
écoulés depuis. Et moi, en revenant ici, je
faisais le même calcul, et je tombais juste
sur le quatrième jour après la morl de
notre roi Henri. Viens ici, Mario, n'as-tu
pas dit quatre jours?...
— Mais, monsieur, observa Âdamas.
DK BOIS-DOUÉ 173
n'avez-vous pas dit vous-même, hier, que
la dernière lettre de M Florimond était
datée du seizième jour de juin, et de la
ville de Gènes?
— Il est vrai, mon ami, mais on peut se
tromper de date ea écrivant, et mettre ua
mois pour un autre ; cela est arrivé à tout
le monde!
— Mais, monsieur, est ce que la ville de-
Gènes n'est pas en Italie, et fort distante
du lieu où cet enfant place la mort de soa
père ?
— Sans doute, mon ami. Je torture la
vraisemblance des choses pour arranger
les paroles de la devineresse^, et c'est une
\li LES UEAUX MISSIEURS
faulaisie dont je le pi- niels de me repren-
dre. Ei cepeiidanl ouvre la crédence où
sont enfermées les chères reliques de
mon Avre, et celte dernière lettre que
j'ai tant relue sans en jamais pénétrer le
sens!
— Mou Dieu, monsieur, dit Adamas en
ouvrant le tiroir, et en présenlaot la lettre
a son maître, tout ce qui est arrivé et tout
ce qui a dii arriver, vous l'avez fort bien
com|)ris et deviné dans le teuips ; M. Flo-
rimond vous donnait fort peu de ses nou-
velles, a cause dos grandes occupations
secrètes qu'il avait dans les cours d'Italie
oïl renvoyait son maître le duc de Savoie.
Ll vous parlait de ses voj^ages sans vous en
dire Iç but, parte que cela lui était inler-
l'E BOIS-DORÉ /175
dit par la politique qu'il servait et qui n'é-
tait pas toujours la vôIre. Celle derqière
lettre vous annonce d'autres voyages que
ceux dont il clait fraîchement revenu, et
voici ce qu il nous di( en propres (ermes ;
voyez pluiôt : « Si vous n'entendez point
« parier de moi d'ici à l'automne, n'en
«prenez point de souci. Ma santé est
« bonne, ef mes allures personnelles ne
« sont point en mauvais état, o La date est
bien authentique, puisqu'il commence en
vous disant : « Monsieur et bien -aimé
« frère, vous avez dû recevoir ma lettre
« de janvier dernier : depuis ces cinq
« mois passés... »
— Je sais tout cela, Adanias, je le sais
par cœur, ef, ce nonobstant, quand j'ai
i7() LES BKAUX MESSHiURS
été en Italie, l'année 161 î, pour m'enrii •-
rir en personne de ce pauvre frère dont je
n'enlendais plus parler, il m'a été dit qu'il
n'était jamais revenu d'une mission a
Rome, pour laquelle il était parti quinze
mois auparavant. Et quand je fus à Rome
il y avait plus de deux ans qu'on ne l'y
avait vu. J'ai parcouru toute l'Italie jus-
qu'en 161â, sans trouver de lui aucun in-
dice et aucun vestige, à ce point que je
m'imaginai qu'il avait fait quelque grand
voyage aux Indes d'Orient ou d'Occident,
pour son propre compte, et que je l'en ver-
rais revenir quelque jour; mais à la par-
fin, j'ai dû tenir pour certain qu'il avait été
nK'cliammejit occis par les brigands dont
l'Italie est infestée, ou qu'il avait péri dans
qurl(|ue temi'éte sur mer. Il n'avait pas
DE îJors-noRÉ 177
fait grosse fortune au service du Savoyard,
bien qu'il ne se soil jamais, plaint, et je
pense qu'il n'était guère accompagné dans
ses courses. Enfin, j'ai perdu l'espoir de le
retrouver, mais non celui de découvrir son
sort et de le venger, s'il a été mis a mort
traîtreusement.
Pendant que le marquis et Adamas de-
visaient ainsi, Mario, dont on ne s'occu-
pait plus, s'était glissé derrière le fauteuil
du marquis. H écoutait, il regardait avec
attention la lettre que Bois-Doré tenait
dans ses mains. Il savait très bien lire,
comme nous l'avons dit, et même l'écri-
ture manuscrite ; mais il était en proie à
une grande anxiété, craignant de se trom-
per, et d'être encore accusé de parler au
Il '-^
178 LES BEAI'X MESSIEURS
hasard. Enfin, il se crut h peu près sûr de
son fait, non-seulement d'après l'écriture,
mais encore d'après les expressions de
la lellre et la pai iicalarité des circonstan-
ces. Il s'écria :
— Attendez !
El sortit plein de résolution et de joie,
sans fjue le marquis, absorbé dans ses
réflexions, en (înl beaucoup de compte.
Mario connaissait déjk la chambre de
maître Jovelin , et il j trouva sa mère
qui se relirait, sans avoir voulu montrer
j[cs objets dont elle élait la j^^ardienue ja-
louse et méfiante.
\ \Lucilio avait été aussi frappé que le
DE BOIS-DOUÉ 179
marquis de la coïncidence de la date
fixée dans la mémoire de l'enfant par
l'abbé Anjorrani, avec celle attribuée par
la petite boliémienne à la mort de Flori-
mond. Il nccrojail nullement h la magie;
mais, comme il avait été également frappé
du nom de Mario prononcé par Lallèche,
il craignait que le marquis ne fiit la dupe
de quelque jonglerie. Il commençait à
soupçonner la Moris;que elle-même, et son
premier soin, en rentrant au manoir, avait
été de l'appeler pour la questionner par
écrit, avec beaucoup de précision et de sé-
vérité. Il exigeait qu'elle montrât la ba-
gue et la lettre de M. Anjorrani dont elle
avait parlé, et, bien que cette femme
éprouvât beaucoup de respect et de s} m-
patine pour lui, cette insistance lui faisant
iSO LES ïiEAUX MESSIEURS
craindre riulervenlion indirecle de d'Âl-
vimar dans l'inlerrogaloire qu'elle subis-
sait, elle s'élail renfermée dans un silence
plein d'angoisse.
Dès qu'elle vit Mario, son cœur froissé
exhala la plainte qu'elle n'osait adresser
directement k Lucilio.
— Viens, mon pauvre enfant, lui dit-
elle, on nous chasse d'ici, car on nous ac-
cuse de vouloir tromper, et d'avoir raconté
une histoire qui ne serait pas vraie. Viens,
partons bien vile, afin que l'on connaisse
que nous ne demandons secours qu'à Dieu
et k nous-mêmes.
Mais Mario l'arrêta.
DE BOIS- DOUÉ l^i
— C'est assez nous méfier, lui dil-il ;
mère, il faut faire ce qu'on nous demande.
Donne-moi la lettre, donne-moi la ba-
gue! elles sont a moi, je les veux tout (ie
suite 1
Lucilio fut frappé de l'énerifie de l'en-
fant, et laMorisque slupéfaile, garda quel-
ques instants le silence. Jamais Mario ne
lui avait parlé ainsi, jamais elle n'avait
senti en lui la moindre velléité d'indépen-
dance, et voilà qu'il lui commandait a\ec
autorité! Elle eut peur, elle crut à que!
que prodige; loule la force de son cariic-
lère toml^a devant une idée fataliste ; elle
ôla de sa ceinture Tesca réelle de peau d'à
gneau où elle avait cousu les précieux ol»
jets.
S
181! LUS BEAUX MESSIEURS
— Ce n'est pas loul, mère, lui dit en-
core Mario, il me faut aussi le couteau.
— Tu n'oseras pas y loucher, enfant !
c'gst le couteau qui a tué...
— Je sais, je l'ai déjà regardé. Je veux
le regarder encore. Il faut que j'y touche,
et j'y toucherai. Donne!
Mercedes remit le couteau et dit, enjoi-
gnant les mains :
— Si c'est l'esprit contraire qui fait ap^ir
et parier mon fils, nous sommes perdus,
Mario!
Il fu' I ('('OU la pas, el, appuyant le petit
sac ii<' pcan sur la lahh' de Lurilio, il le
DE BOIS-DORÉ 183
décousit lestement avec le poignard, il en
tira la bague qu'il passa dans son pouce, et
la lettre de l'abbe Anjorrant a M. de Sully,
dont il fit saiiter le scel et la soie, a la
grande consternation de Mercedes. Ceci
fait, il ouvrit la niissi\^, en tira un papier
taché et maculé, le baisa, le regarda avec
attention, puis s'écriant :
— Viens, mère! venez, monsieur Jove-
lin!
Il s'élança dans l'escalier, rentra dans la
chambre du marquis, saisit impétueuse-
ment, dans les mains de celui-ci, la lettre
qu'il commentait encore , compara les
écritures, et, posant tout ce qu'il tenait
dans les mains d'Adauias lellres, bague et
184 L1<:S BEAUX MKisSll'URS
poii^iiard, il saula sur ies genoux du mar-
quis, lui jeia «es bras au cou et se mita
l'embrasser si fort que le bon monsieur
en fut comme étranglé pendant un mo-
ment.
— Voyons, voyons ! dit enOn Bois-Doré,
un peu fâché de celle familiarité à la-
quelle il ne s'attendait pas, et qui avait
gravement compromis sa frisure, ce n'est
poiîit l'heure déjouer ainsi, mou bel ami,
et vous prenez la des libertés... Qu'est-ce
que vous nous apportez, et pourquoi?...
Mais le marquis s'arnMa en voyant Ma-
rio fondre en larmes. I.'enfant avait obéi
à une inspiration , il avait eu la foi ; mais
l'esprit d(^s aulnes n';jli;»ul p;»s si vit<^ et si
t
DE BUlb-DOUÉ 185
droit que le sien, le cloute, la peur et la
honte lui revenaient. Il avait désobéi a
Mercedes, qui pleurait et tremblait. Luci-
lio le regardait d'un air attentif, dont il se
sentait intimidé; le marquis repoussait son
étreinte passionnée, et Adamas, stupéfait,
n'avait pas l'air de constater sans hésita-
tion la similitude des écritures.
— Voyons, ne pleurez pas, mon enfant,
dit le man|uis agité, en prenant des mains
d'Adamas la lettre de son frère et le papier
froissé et usé que Mario avait apporté.
Qu'as-lu, Adamas, et pourquoi trembles-
tu de la sorte ? Qu'est-ce donc que ce pa-
pier taché de noir? Vrai Dieu! ce sont
traces de sang ! Rapproche la bougie, Ada-
mas, voyons!... Kb ! mes amis ! eh I mon-
LES Bl'AUX MI'S;SIEURS
seigneur Dieu qui êtes au ciel! Jovelin!
Adamas! voyez ceci ! Je ne suis point hal-
luciné! C'est l'écriture, c'est le vrai carac-
tère de mon frère chéri ! Et ce sang^...
Ah ! mes amis, cela est bien dur àreirar-
der... mais... Mario, où as4u pris cela?
— Lisez, lisez, monsieur, s'écria Ada-
mas, assurez-vous bien...
— Je ne puis, dit le marquis qui devint
pâle ; le cœur me faut! D'où vient ce pa-
pier?
— On l'a trouvé sur mon père, dit
Mario reprenant courage; voyez si ce
n'est |ias une lettre pour vousf qu'il vou-
lait vous envoyer. M. Anjorranl me l'a fait
Dli BOIS-DOUÉ 187
lire bien des fois, mais il n'y avait pas vo-
ire nom dessus ; et nous n'avons jamais
su a qui la faire leriir.
— Ton père! répéta le marquis, sorlani
comme d'un rêve; ton pèrel...
— Lisez donc, monsieur, s'écria Âda-
raas, assurez-vous...
— Non! pas encore, dit le marquis. Si
c'est un songe que je fais, je ne souliailo
pas en être détrompé. Laissez-moi m ima-
giner que ce bel enfant... Viens ici, petit,
dans mes bras... Lt toi, Adamas, lis si tu
peux I moi, je ne saurais î
— Je lirai, moi, dit Mario, suivez avec
vos yeux.
188 btS BEAUX MESSIEURS
Et il lut:
« Monsieur et hien-ainié frère,
« N'ayez point égard à la lettre que
< vous recevrez de moi après celle-ci eî
«■ que je vous ai écrite de Gênes, a la date
€ du seizième jour du mois prochain, eu
" prévision d'une longue et dangereuse
4 absence, duranllaquollp, redoulant vos
« inquiétudes sur mon compte, j'ai sou-
« haité de vous tranquilliser par une lettre
« anticipée, et aussi vous empêcher de
« vous enquérir de moi en des pays où j(^
« désirais que cette absence ne fût poiul
« remarquée. Comme, grâce a Dieu, iik
• voici , plus vite v[ plus heureusement
t que je ne l'espérais, hors de peine et de
DE bOIS-DOBÉ 189
« darj^er, je vous veux, dès ce jour, infor-
" iner de mes aventures, lesquelles je puis
« enfin vous dire sans di- oioiulation ni ré-
« serve, gardant toutefois les détails pour
« le très prochain et très désiré niioment
« où je serai près de vous avec ma femme
« honorée et aimée ; et, si Dieu le permet,
« avec l'enfant dont, sous peu de jours,
« elle me rendra père. Il vous suffira, au-
« jonrd'hui, de savoir que, marié secrète-
<■< ment dès l'an passé, en Espagne, avec
« une belle et noble dame, contrairement
« au gré de sa famille, j'ai dû la quitter
« pour le service de mon prince, et rêve-
« nir non moins secrètement auprès d'elle,
« pour la soustraire à la rigueur desespa-
« rents et la conduire en France, où nous
€ avons enfin mis le pied aujourd'hui, àla
IDO LES BiiAUX MLSSIKLRS
« faveur de nos piv'caii lions et dôgiiise-r
« raeiîts. Nous comptons nous arrêter a
« Pau, d'où je vous enverrai cette lettre,
« en attendant celle qui vous annoncera,
« s'il plaît au ciel, l'heureuse délivrance
« de ma fernivie, et où j'aurai le loisir qui
« me manque en ce moment pour vous
€ raconter... »
Ici la lettre avait été interrompue par
quelque soin imprévu. Elle avait été pliée
et emportée dans le justaucorps du voya-
geur, pour être achevée et cachetée à
Pau, probablement, et la confiée aux. mes-
sagers qui faisaient, tant bien que mal, a
celte époc^ue, le service des lettres dans
1rs Niik's de quelque importance.
Dois Doré |)loura beaucoup en écoutant
DE BOIS-DORE 491
celte lecture qui, dans la bouche de Ma-
rio, pénélrail pi us avaui encore daus son
cœur.
— Hélas! dit-il, je l'accusai souvent
d'oubli, et il songeait à moi dès son pre-
mier jour de joie et de sécurité 1 11 allait
venir sans doute me contier sa femme et
son enfant, et je n'aurais pas vécu seul et
sansfamille! Mais, va, repose en paix dans
le sein de Dieu, mon pauvre ami! ton fils
sera le mien, et, dans ma, douleur de l'a-
voir si cruellement perdu, j'ai, du moins,
celte consolation d'embrasser la vivante
ima^e! car c'est tout son air et toute sa
grâce, mon ami Jovelin, et jen ai eu le
cœur remué, dès le premier regard que
j'ai j-elë sur cet enfant. Et maintenant ,
idt LES llEAUX MESSIEURS
Mario, enibrassons-s)ous coraine or .'; pt
neveu que nous sommes, ou bien plutôt
comme père et tiis que nous devons être.
Celte fois, le marquis s'inquiéta peu de
sa perruque, et il embrassa son fils adoptif
avec une effusion qui changea en joie, au-
tour de lui, les douloureux souvenirs évo-
qués par la lettre.
Cependant, Mercedes, que les soupçons
de Lucilio avaient navrée, tenait mainte-
nant a faire constater la vérité dans tous
ses détails. Donne-leur la bap^ue, dit-elle
à Mario; peut-être ils sauront l'ouvrir, et
lu connaîtras le nom de ta mère.
Le rnarquis prit ce jçros anneau d'or cl
Di: Bûls-DonÉ 103
• -
le retourna dans tous les sens; mais lui,
l'homme aux inventions et aux secrets, il
ne put jamais trouver le moyen de l'ou-
vrir. Ni Jovelin ni Adamas ne furent plus
habiles, et on dut y renoncer provisoire-
ment. Bah ! dit le marquis à Mario, ne nous
inquiétons point. Tu es le fils de mon
frère, voiTa ce dont je ne puis douter. D'a-
près sa lettre, tu appartiens a une plus
grande famille que la nôtre, mais nous
n'avons pas besoin de connaître tes aïeux
espagnols pour te chérir et nous réjouir
de toi !
Cependant Mercedes pleurait toujours.
— Qu'a donc cette pauvre Morisque?
dit le marquis a Adamas.
Il 13
\
194 LES BEAUX MESSIEURS
— Monsieur, répon iil-il, je n'enlends
pas ce qu'elie dit a maître Jovelin, mais je
vois bien qu'elle craint de ne pouvoir res-
ter auprès de sou enfant.
r^ Et qui l'en empêcherait, par hasard ?
Sera-ce moi, qui lui dois tant de joie et de
remerciement? Venez ça, bonne fille more,
et demandez -moi ce que vous voulez. S'il
ne vous f;nit qu'une maison, des terres,
des troupeaux et des serviteurs, voire un
bon mari k votre ^ré, vous aurez toutes
ces choses, ou j'y perdrai mon nom !
La Morisque, h ({ui Mario traduisit ces
paroles, répondit (Qu'elle ne dematidait
qu'à travailler pour vivre, maison un lieu
m: BOIS -DOUÉ 105
où elle put voir son cher Mario tous les
jours.
— Accordé! dit le marqjiis en lui ten-
dant les deu\ mains, qu'elle couvrit de
baisers; vous resterez en mon logis, et,
s'il vous plaît de voir iiioii fiis a toutes les
heures, yous me ferez plaisir, car, puis-
que vous le chérissez si bien, nulle autre
femme que vous ne lo soignera. Or ça,
mes amis, félicilez-moj de la grande con-
solation qui m'arrive, et qui, vous le sa-
vez, Jovelin, est conforme en tous points
a la prédiction.
Là-dessus, ilembrassîi Lucilio, et même
pour la premièrp foJ«» de sa vie, le fidèle
Adanias, qui écrivit en lettres d'or ce
19(3 LES BKAUX MESSIEURS
fait glorieux sur ses tablettes. Puis, le
marquis prit Mario dans ses bras, le plaça
sur la table au milieu de la chambre, et,
s'éloignant de quelques pas, se mit a le
contempler comme s'il ne l'eût pas en-
core vu. C'était son bien, son héritier,
son fils, la plus grande joie de sa vie.
Il l'examinait de la tête aux pieds en
souriant, avec un mélange de tendresse,
d'orgueil et d'enfantillage, comme si c'eût
été un tableau ou un meuble magnifique;
et comme il se sentait déjk père, et ne
voulait pas donner de vanité ridicule a ce
noble enfant, il renfonçait ses exclama-
lions et se contentait de faire briller ses
gros yeux noirs , de montrer ses grandes
dents riantes, tournant plaisamment la
tête à droite et k gauche, comme pour dire
DK BOIS-DORÉ Vj7
à Adamas et à Lucilio : — Heio ! quel
garçon, quel air, quels 3 eux, quelle taille,
quelle gentillesse, quel fils !
Ses deux amis partageaient sa joie, et
Mario supportait l'examen d'un air tendre
et assuré qui semblait leur dire : « Vous
pouvez me regarder, vous ne trouverez esi
moi rien de mauvais; » mais il semblait
dire au vieillard plus parliculïèremenl :
a Tu peux m'aimer de toutes tes forces, je
te le rendrai bien. »
Et quand l'examen fui fini, il y eut en-
core entre eux une étreinte, comme s'ils
eussent voulu se rendre en un baiser
tous les baisers dont l'enfance «ie l'un
198 LES BEAUX MESSIEURS
et la vieillesse de l'autre avaient été pri-
vées.
— Voyez-vous, mon grand ami, dit le
marquis a Lucilio, dans sa joie, qu'il ne
se faut point moquer des devins, lorsque
c'est par les astres qu'ils nous prédisent
nos destinées? Vous hochez votre bonn e
et forte tête? Vous croyez pourtant que
riolre plaiièle... Le l)on marquis eut bien
essayé d'exposer un système quelcoDijue de
Sa façorj, où i'aslroiiomie qui (e charmait
eiil été un peu corroborée d'astrologie^
qui le cliarmail plus encore, si Lucilio ne
l'eut inlerroiiipu par un billet où il le
pressait d'aviser avec lui aux moyens de
découvrir l'assassin de son frère.
— Kï\ ceci, vous avez frrnndemenl rai-
DE BOIS-DORÉ 490
son, dit Boift-Doré ; et pourtant, dans ce
jour de liesse a mil autre pnreil, il m'en
coûte de songer a punir. Mais je le dois,
et, s'il vous plaît, nous allons en discourir
ensemble. — Va, Adamas, cours dire a ce
M. d'Alvimar que je le prie d'excuser un
moment de retard dans le souper ; et, sur-
tout, ne faisons rien savoir encore, dans
la maison, de la grande recouvra nce que
nous avons faite... Va donc, mon ami;
que fais-tu la ? ajouta- t-il- en voyant Ada-
mas qui se regardait au grand miroir
enctiâssé dans un cadre à réseau d'or,
en se faisant à lui-même d'étranges gri-
grimaces.
— Rien, monsieur, rt'pondit Adamas;
j'étudie mon sourire.
200 , LES iJEAUx Mi:ssii:ui\s
— El b quelles uns, je te prie?
— N'est-il pas à propos, monsieur, que
je me compose une physionomie traî-
tresse pour parler a ce traître ?
— Non, mon ami, car pour le croire
tel, il faut avoir mieux examiné les cho-
ses, et c'est ce que nous allons faire.
En ce moment, Ciindor frappait a la
porte. Il annonçait, de la part de M. de
Villa-Réal, une indisposition et le désir
de ne pas quitter sa chambre.
— C'est pour lo mieux, dit le marquis
DL BOIS-DUUK ^0 I
a Âdamas; j'irai lui faire visite. Après
quoi nous inslruirons son procès enire
nous.
— Vous n'irez pas seul, monsieur dit
Adamas. Qui sait si celle maladie n'est
pas feinte, et si, averti par sa conscience,
ce coquin ne vous tend pas quelque
piège ?
— Tu déraisonnes, mon cher Adamas.
S'il a tué mon pauvre frère, assurément
il n'a jamais su son nom, puisqu'il est
chez moi sans inquiétude.
— Mas voyez donc le poignard, mon
cher maître ! Vous n'avez pas encore re-
f^ardé celte preuvci..
§102 LES BEAUX MESSIEURS
— Hëlas ! dit Bois-Doré, penses-tu gue
je puisse l'examiner froideuient?
Lucilio conseilla au marquis de voir
son hôle avant d'avoir rien éclairci, afin
d'être assez calme pour lui cacher ses
soupçons.
Adamas laissa passer le marquis, mais
il se glissa sur ses talons jusqu'à la porte
de l'apparlementVie l'Espai^nol.
D'Alvimar était cfreclivement malade.
Il était sujet à des migraines nerveuses
ires violentes, que ramenait tout accès de
colère, ol il en avait eu plus d'nn dans la
journée. Il remercia le manjuis de sa sol-
î)iî BOlâ'DÔUIS 203
licilude et le pria de ne pas s'occuper de
lui. 1! ne lui fallait que de la diète, du si-
lence et du repos jusqu'au leudeuiain.
Bois-Doré se relira en recommandant
a la Beilinde de veiller discrèlemenl à ce
que son liôle ne manquai, de rien, et il
prit occasion de celle visite pour exa-
miner la figure du vieux Suiiclie, a la-
quelle il n'avait pas encore fail atten-
tion.
Long, maicrre et blême, mais osseux et
roi)Us!e, l'ancien éleveur Je porcs était
assis dans la proton'de ërtibrasure de la
fenêtre, lisant, aux dernières lueurs dH
jolir, un livre ascétique doni il ne se sé-
flairail jamais, et qu'il ne comprenait
iU4 LKS BKAUX 3lLSSll.lhS
pas. Articuler avec les lèvres les paroles
de ce livre, et réciter iDachinalemenf
le chapelet, telle était sa principale oc-
cupation , et, ce semble, son unique
plaisir.
Bois-Doré, du coin de l'œil, observait
tantôt le maître étendu d'un air accablé
^r son lit, tantôt le serviteur calme, aus-
tère et pieux, dont le profil monacal se
dessinait sur le vitrage.
— Ce ne sont pas là des voleurs de
grand chemin, pensait-il. Que diable! ce
jeune homme blanc et mince, a l'œil doux
comme celui d'une demoiselle. 11. est vrai
DE BOIS-DORÉ 20^
que lantôl, lorsqu'il se fâcha contre les
bohémiens, et, hier, lorsqu'il déclamait
contre les Morisques, il n'avait pas l'air
aussi bénin que de coutume. Mais ce
vieux écujer à barbe de capucin, lisant
en son livre de piété avec tant de recueil-
lement... Il est vrai que rien ne ressemble
tant a un honnête homme qu'un coquin,
qui sait son métier! Allons! ma pénétra-
tion ne suffit point ici, tl faut peser les
faits.
11 retourna dans le pavillon qui était
attribué en entier à son appartement,
ehaque étage se composant d'une grande
pièce et d'une plus petite : au rez-de-
chaussée, la salle à manfçer avec l'office
SOG LES BEAUX MliSSIEURS
pour la desserte; au premier, le salon
de compagnie et le boudoir ; au se-
cond, la chambre a coucher du châtelain
et un aulre boudoir; au troisième, la
grande salle dite des Verdures (1), celle
qu'Adamas décorait parfois du nom de
salle de Justice; au quatrième, un appar-
tement vacant et non terminé. Dans la
construction récente accolée au flanc de
ce petit édiîice étaient superposées les
chambres d'Adamas, de Clindor et de Jo-
velin, communiquant avec celles de la
grand'maison^ c'est ainsi que, sans raille-
(1) On s;iît qû*on appelait uev^wf es d^Aûvè^^rtkaek
lfin|.urcf de lapissorie représenlniit des arbres, des
fciiilloges cl (les oiseaux, sims personnages ol sans
paysage déterminé. Ou les fabriquait, je crois, ù Cler-
mont.
DE BOIS-DORÉ 207
rie, on appelait ingémiement, dans le vil-
lage, le petit pavillon du marquis.
Il retrouva son monde réuni dans la
salle des Verdures, et seulement alors il
se rappela que la Morisque avait eu accès
dans sa chambre, au milieu de l'émotion
générale, i! sut fïré h Adamas d'avoir
transporté la sëafice hors* de son sanc-
tuaire. Il vil .lovelin occupé à écrire, et,
sans vouloir le déranger, il s'assit et prit
connaissance de la lettre adressée par
l'abbé Anjorrant a M. de Sully, à l'elTet
de le mettre a même de découvrir la fa-
mille de Mario. Cette lettre avait été écrite
peu de temps après la mort de Flori-
mond, M. Anjorrant ignorant encore la
mort de Henri IV et la disgrâce de Sully,
LES BlvAUX MKSSIEURS
elle n'élail pas parvenue. Ceci en ('iiil
une copie, que l'abbé avait gardée et lé*
guée a Mario, avec la lettre non achevée
de Floriraond. Celle lettre de l'abbé, ou
plutôt ce mémoire, contenait des détails
très précis sur l'assassinat du faux colpor-
teur, tels que Tabbé les avait recueillis de la
bouchedeMercédès,etconfirmés par divers
indices. Dans tout cela, rien ne révélait la
prétendue culpabilité ded'Alvimar et de son
valet. Les assassins étaient restés incon-
Dus. L'un et l'autre, il est vrai, étaient
décrits assez fidèlement dans les déposi-
tions de la Morisque consignées dans ce
mémoire ; mais cette femme, qui assurait
niaintenanl les reconnaîlre, pouvait fort
bien se faire illusion, et son accusation
ne suffisait pas pour les condamner.
DE BOIS- DORÉ S09
Le couteau catalan, instrument du cri-
me, confronté avec celui donné par Lau-
riane, était une preuve plus énergique.
Ces deux armes étaient, sinon identiques,
du moins tellement ressemblantes, qu'au
premier coup d'œil on avait peine a
les distinguer l'une de l'autre. Les chif-
fres et la devise étaient sortis du même
poinçon , et les lames de la même fa-
brique.
Mais Florimond pouvait avoir été tué
avec une arme dérobée à M. de Villa-
Réal, ou perdue par lui. Piien ne prou-
vait que celle donnée au marquis par Lau-
riane vînt de cet étranger. Enfin, les chif-
fres vus par Mario , Mercedes et Ada-
11 14
âlO LES BEAUX MESSIEURS
mas sur les autres armes de l'Espagnol
pouvaient n'être pas les siens, puisqu'on
somme il s'était fait présenter par Guil-
laume, sous le nom d'Antonio de Villa-
Réal.
L'équitable Bois-Doré faisait tout haut
ces réflexions à Atlamas, lorsque le muet
lui présenta la feuille qu'il venait d'é-
crire. C'était le bref récit de ce qui s'était
pass'" le malin, a la Molte-Seuilly, entre
Lauriane, l'î^spa^mol et lui : le couteau
lancé niéchanjuicnl h diverses reprises
pour l'eflrayer et rinlerromj)re , plongé
ensuite dans les entrailles du louveteau,
et cnlin cédé en ^<'^c de soun)ission et de
Dlî BOIS-DOUÉ %\\
repentir 'à mailatne de Beuvre, sous les
yeux même de Joveliu.
— Alors, ceci devient grave ! dit le
marquis tout pensif, et je vois dans le
Villa-Fiéal un fort méchant homme. Pour-
tant, il se peut qu'aucune de ces armes
n'ait été en sa possession, il v a dix. ans,
et qu'il les ait reçues depuis en don ou en
héritage. Il serait alors le parent ou l'ami
de l'assassin ; il se trouve des scélérats
et des lâches dans les meilleures fainilles.
Comme vous, maître Jovelin, j'ai mau-
vaise opinion de notre hôte; mais je suis
certain que, comme moi, vous hésitez en-
core beaucoup a le condamner sur ces
preuves.
^-
212 LUS BEAUX MESSIEURS
Lucilio fit signe que oui, et conseilla au
marquis de tâcher de lui faire avouer la
vérité par surprise ou par ruse.
— C'est a quoi nous songerons avec
soin, répondit Bois-Doré, et vous m'y ai-
derez, mon grand ami. Pour le moment,
ils nous faut aller souper, et, puisque
nous sommes seuls entre nous, nous al-
lons nous donner la joie de manger
avec notre petit futur marquis, dont la
place, pas plus que la vôtre n'est k l'of-
fice.
— Et pourtant, monsieur, si vous m'en
croyez, dit Adamas, nous laissero,ns en-
core aujourd'hui les choses comme elles
sont. La Bellinde est une méchante peste,
DE BOIS-DORÉ 2 13
^et je la trouve beaucoup trop amie avec le
presbytère, otïîcine de mauvais propos
contre nous tous.
— Voyons, Adamas, dit le marquis,
qu'y a-t-il donc de si piquant entre le
presbytère et toi?
— Il y a, monsieur, que moi aussi j'ai
consulté la magie. Ce matin, a peine fiï-
tes-vous parti, qu'un Laflèche^ le même
sans doute que vous avez vu, sur le jour,
a la Moite, vint rôder autour du château
et oiïrir de me dire la bonne aventure.
Je refusai; j'ai trop grand'peur des pré-
dictions, et je dis que le mal qui nous
doit arriver nous arrive deux fois quand
nous le connaissons d'avance. Je me con-
%\flf LES DiiÂUX MESSlEUnS
tenlai de lui demander qui m'avait dérobé
lacîé del'armoire aux liqueurs, et il me ré-
pondit sans hésiter : — Celle que vous sup-
posez ! — Nommez-la, repris-je, connais-
sant bien que c'était la Bellinde, mais
voulant éprouver la science de cet habile
compère. — Les astres me le défendent,
répondit-il, mais je puis dire ce que fait,
au moment ou nous parlons, la personne
que vous n'aimez point. Elle est chez le
recteur, où elle se gausse de vous, disant
que vous avez mis en têle au châtelain
de ce manoir d'épouser la jeune ma-
dame ***.
— Taiseiî-vous, Ad'amas, taisez-vous!
s'<'cria pudiquement le marquis; vous ne
devez poinl répéter les billevesées.
DE BOIS-DORÉ 115
— Non, monsieur, non ! je ne dis rien;
mais, voulant savoir si le sorcier disait
vrai, dès qu'il fut parti, je m'en allai,
comme en me promenant, le lonii du
presbytère, où je vis la Bellinde à une
croisée, avec la gouvernante, lesquelles
toutes deux se mirent a rire et à me ba-
fouer en se cachant.
Jovelin demanda si ce bohémien était
entré dans le château.
— Il l'eût fort souhaité, dit Adamas ;
mais Mercedes, qui le rei^ardait de la cui-
sine sans se montrer a lui, me pria de ne
point le recevoir, disant qu'il était sujet a
d<^rober, et je ne le laissai point entrer
dans le préau. Il rn regardait la porte
216 LES BEAUX MESSIEURS
avec beaucoup d'émolion, et, comme je
lui demandai ce qu'il y voyait, il me ré-
pondit : Je vois de grands événements
prêts k s'accomplir dans cette maison, si
grands et si surprenants que je les dois
annoncer a votre maître. Faites-uioi par-
ler a lui. — Vous ne le pouvez, lui dis-je,
il n'est point céans. — Je le sais, reprit-
il. 11 est a la Motte-Seuilly, où j'essaierai
de le voir ; mais si je ne peux lui parler
là sans témoins, je reviendrai ici, et véri-
tablement, si vous me refusez encore
l'entrée, vous |en aurez regret un jour,
car bien des destinées sont en mes
mains.
— Tout ceci est fort remaniuable, dit
naïvement le manjuis. Le fait est qu'il m*a
DE BOIS-DOKÉ 217
prédit tout ce qui m'arrive, et je re-
grette maintenant de ne pas l'avoir inter-
rogé davantage. S'il revient, Adamas, il
me le faut amener. Ne m'avez-vous pas dit,
mon cher Mario, que c'était un garçon
d'esprit?
— 11 est très amusant, répondit Mario,
mais ma Mercedes ne l'aime pas. Elle
croit que c'est lui qui nous a volé le
cachet de mon père. Moi, je ne le crois
pas, car il nous a aidés a le chercher
et a le réclamer aux autres bohémiens.
Il paraissait nous aimer beaucoup, et
il faisait tout ce que nous lui deman-
dions.
— Et qu'est-ce qu'il y avait sur ce ca-
chet, mon cher enfant?
218 LES Beaux imessieurs
•— Des armoiries. Atlendez! M. l'abbé
Aujorrant les avait rei^ardées avec un
verre qui faisait voir gros, car c'était si
fin, si fin, qu'on ne distinguait pas bien,
et il m'avait dit : Retiens cela : « D'argent
a l'arbre de Siuople. »
— C'est bien cela, dit le marquis, ce
sont les armes de mon père î Ce serait les
miennes, si le roi Henri ne m'en eût
composé d'aulres à sa guise.
— ï.es unesel les autres, écrivit Lucilio,
sont sculptées sur la porte du préau. De-
mandez a l'enfant s'il ne les avait pas vues
en arrivant ici
— Et comment les eût-il vues? dit Ada-
mas, qui lisait les paroles de Lucilio en
même temps que sou maître ; les maçons
qui réparaient l'arcade avaient leur écha-
faud dessus.
— Et ce matiû, reprit Lucilio avec son
crayon, lorsque le bohémien regardait
cette porte, pouvait-il voir les écussons?
— Oui, répondit Adamas, les échafauds
étaient enlevés, et les maçons occupés
ailleurs. Les écussons remis a neuf...
Mais j'y songe, maître Jovelin, ce Laflèche
devait savoir quelque chose de l'histoire
(le notre cher enfant , puisqu'ils ont
voyagé ensemble.
-^ Je ne crois pas, répondit Mario j
f.îO LES BLIUX MESSIEURS
nous n'en parlions jamais a personne.
— Mais vous en parliez avec Mercedes?
écrivit Lucilio. Laflèche corapreud-il l'a-
rabe?
— Non, il comprend l'espagnol, mais
je pariais toujours arabe avec Mercedes.
— Et, dans la bande de ces bohémiens,
n'y avait-il pas d'autre Morisque ?
— 11 y avait la petite Pilar, (|ui com-
prend l'arabe, parce qu'elle est fille d'un
Morisque et d'une Gitana.
— Alors, écrivit Lucilio au marquis,
renoncez a la croyance au merveilleux.
DE BOIS-DORÉ 2!21
Laflèche a voulu exploiter la citfjonslance.
11 savait jusqu'à un certain point l'histoire
de Mario; il a appris ia vôtre dans le
pays, celle de votre frère disparu il y a dix
ans. Il avait volé le cachet. 11 a reconnu
les armoiries sur l'écusson de la porte. Il
avait retenu les dates. O a deviné, pres-
senti, ou supposé la vérité entière. Il a
couru a la Motte pour vous faire sa pré-
diction, qu'il a apprise par cœur à la pe-
tite Gitanelte. Ce soir ou demain, il vous
apportera le cachet, pensant débrouiller
a lui seul le mystère que vous savez
maintenant, et recevoir une grosse ré-
compense. C'est un filou et un intrigant,,
rien de plus.
Il en coûtait au marquis d'admet^tre dé?,
t^ LES BEAUX MESSIEURS
expUcations si naluiTlles ei si vraisembla-
bles; pourtant il s'y rendit. Adamas lutta
eucore.
1
— Comment, dit-il à Lucilio, explique- \
rez-vous ce qu'il m'a révélé de la Bellinde
ei du presbytère? j
Lucilio répondit que cela était bien j
aisé. Bellinde avait écouté, la veille, aux !
portes de l'apparlement du marquis ; La-
flèche avait écouté, le matin, a la porte ou j
sous les fenêtres de la cure. '
i
— Vous dites sensénient les choses, s'é- î
j
crin jp iiiar(juis ; et jo vois bioii (|u'il n'y ^
a \a d'aulro rnngio que ceile do la sainte
slVovinroncc, (jui n amené avec fc^l (Mitant
DE B018-I)0RÉ SI3
la vérité et la joie dans ma maison. Al-
lons souper ! nous aurons ensuite l'esprit
plus lucide.
Celte fois, le marquis soupa vite et sans
plaisir. H se sentait espionné par Bel-
linde, qui n'avait plus l'espoir d'écouter
dans le passade secret, vu qu'Adamas,
pendant qu'il lenait les maçons, l'avait
fait murer dans la journée ; mais la cu-
rieuse el malveillanle fille remarquait les
longues conférences du marquis et de Jo-
velin avec Mercedes et l'enfant, les portes
fermées pendant ces entretiens., et sur-
tout les airs importants et triomphants
d'Adamas, dont chaque regard semblait
lui dire : Vous ne saurez rien ! Elle n'é-
tait pas assez intelligente pour deviner
224 LES BEAUX MESSIEURS
quoi que ce soit. Elle pensait que le innr-
quis, donnant suite à ses espérances de
mariage, préparait avec « les Égyptiens »
un divertissement pour la petite veuve. 11
n'y avait là rien dont elle pût tirer parti
contre Adamas, son ennemi personnel ;
mais elle ressentait contre lui et contre la
Morisque une jalousie qui ne cherchait
que l'occasion d'une vengeance.
Lorsque Bois-Doré fut seul avec Jove-
lin, ils concertèrent et arrêtèrent un plan
de conduite pour le lendemain vis-a-vis
de d'Alvimar. La lettre de M. Anjorrant
fut attentivement relue et commentée.
Puis le bon Sylvain, qui n'aimait pas a
s'absorber dans les affaires sérieuses et
tristes, fit revenir son héritier et passa la
DE BOIS-DORÉ 225
soirée a causer et a jouer avec lui. En
cela, il teilait bien réellement de son cher
maître Henri IV, sans penser à le singer.
Il adorait les grâces de l'enfance, et, sans
le défaut de souplesse de ses reins, il eût
fait volontiers le cheval autour de la
chambre.
— Ça, dit-il à Adamas quand il vit le
sommeil alourdir les paupières soyeuses
de Marioj il faut le rendre à la Morisque,
pour que, cette nuit encore, elle prenne
soin de lui. Mais demain, quand nous au-
rons tiré au clair l'affaire de ce Villa-
Réal,il ne serajplus question de cacher la
vérité, et je veux que mon héritier ail son
lit dans le boudoir de ma propre cham-
bre. Venez, mon enfant, dit-il a Mario,
M 15
èf6 LES BEAUX MESSIEURS
regardiez ce peiit nid, tout or et soie, qui
n'attendait qu'un gentil seigneur tel que
vous! Aimez-vous cette tenture de lam-
pas pose vif et ces petits meubles iiicrus-
tés-de nacre? Ne semble-t-il pas qu'ils
aient été destinés a un personnage de vo-
tre taille? li s'agira, Adanias, de lui ar-
ranger un lit qui soit un chef-d œuvre.
Que dirais-tu d';;n carré à colonnes torses
d'ivoire avec un gros bouquet de plumes
roses a chaque coin ?
— Monsieur, dit Adamas, dès que nous
serons tranquilles, je mettrai non esprit
a la question pour vous contenter; car
rien n'est trop beau pour votre héritier.
El nous songerons aussi a ses habille-
ments, qui doivent être appropriés h sa
' qualité.
i)i: BOIS-DOBÈ 2â
^^ I
— J'y songp, Adamas, j'y songe ! s'é-
cria le marquis ; el je veux que sa garde-
robe soit toute seml)ial)le a la mienne. Tu
me feras venir ici les meilleurs tailleurs,
les iingères, les cordonniers, chapeliers
et plumassiers, les plus habiles du pays,
•et, un mois durant, je veux que, sous
mes yeux, jour et nuit, s'il le fasit,
on travaille a l'équipement de mon ne-
veu.
— Et ma Mercedes, dit Mario, sau-
tant de joie , cst-ee qu'on lui donnera
aussi de belles robes comme la Bellinde
en a?
— La Mercedes aura de belles robes,
des robes dW el d'argent, si c'est sa Un-
228 LES REAUX MESSIEUl^S
taisie... Et cela me fait penser... Ecoutez,
mon cher Jovelin, il me semble que cette
femme est belle et encore jeune. Ne se-
riez-vous point d'avis de lui laisser re-
prendre ici le costume morisque, qui est
fort galant, sauf le voile, qui est par trop
islamile? Puisque cette bonne créature
est franche chrétienne a l'heure qu'il est,
et que nous vivons en un pays où le popu-
laire n'a jamais vu de Morisque, ce cos-
tume ne choquera les regards de per^
sonne et réjouira les vôtres. Qu'en pense
votre sagesse?
La sagesse de Lucilio avait fort a faire
pour concilier la tendre affection que
méritait le marquis avec le sentiment que
sa puérilité faisait naître. Mais, n'espé-
DE B01S-D01\É 229
rant pas corriger un si vieux enfant, en
somme, la raison lui commandait d'en
prendre son parti et de l'aimer tel qu'il
était.
Le philosophe eut désiré que, pour
commencer la nouvelle destinée de Ma-
rio, on ne l'affolât point tant de parures
et de luxe, mais qu'on lui eût dit plutôt
quelque chose des devoirs nouveaux qu'il
avait k pratiquer. 11 se consola en remar-
quant que l'enfant était moins enivré de
la possession de ces choses que réjoui et
attendri des amitiés et caresses dont il sti
voyait l'objet.
Le lendemain, d'Alvimar, qui n'avait
pas dormi de la nuit, fil demander par
230 LES BEAUX MESSIEURS
Bellinde, qui le soignait avec complai-
sance, la permission de ne pas paraî-
tre avant l'après-midi. Le marquis lui
fit encore une courte visite et fut frappé
de l'altéra lion de ses traits. Sous le
coup des sinistres prédictions qui lui
avaient été faites, il avait eu des rêves
affreux. Enfin, la clarté du jour avait
fait rentrer t'espoir dans son âme, et
il sommeilla une partie de la journée.
Le marquis profita de ce répit pour re-
venir b ses projets de parure. Il monta
avec Mario et Adamas à la salle vacante,
qui était au quatrième étage, c'est-à-dire,
au-dessus de la chamhre des Verdures.
Celte salle, inachevée, oflrait un pêle-
mêle de collVils et d'armoires où Mario,
DE BOlS-bORIÎ %^\
dès que les cadeuas et couvercles furent
levés et les ballants ouverts, crut enlrer
dans un conte de fées. Ce n'olaient que
tissus magnifiques, galons éblouissants,
rubans, denlelles, plumes et bijoux, ri-
ches tentures, cuirs de Cordoue, meubles
en pièces tout neufs et prêts a être mon-
tés, reliquaires chargés de pierreries, ex-
cellentes peintures sur verre qui n'atten-
daient que l'assemblage, belles mosaïques
d'éinail numérotées en piles, pièces de
toile fine, immenses rideaux de guipure,
treillis d'or cl d'argent, enfin un butin
complet qui sentait son partisan d'une
lieue, et que le marquis regardait comme
très légitimement acquis h la pointe de son
épée. Gel amas de dépouilles opiaies s'ap-
pelail, dans la maison, le magasin, le
832 LES BEAUX MESSIEUUS
fourre-lout. 11 était censé contenir le
trop plein dès objets d'ameublement, le
rebut, les rognures. Adamas seul était
initié au contenu de ces coffres merveil-
leux, et il appelait tout bas cette salle le
trésor, ou ïabbaye. Il y avait là, non pas
des colifichets a la mode, comme dans les
appartements du marquis, mais des objets
d'art ou d'industrie d'une grande valeur
et d'une grande beauté, quelques-uns fort
anciens et d'autant plus précieux; des
étoffes dont les procédés de fabrication
étaient déjà perdus, des armes de toutes
dimensions et de tous pays, quelques bons
tableaux et manuscrits précieux, etc.
Tout cela voyait rarement le jour, le
marquis craignant d'éveiller la cnpixlité
de certains voisins, et ne faisant sortir
DE BOIS-DORÉ 233
ses richesses du magasin que peu a peu
et avec vraisemblance de récente acqui-
sition.
Il était cependant fort rare que les hé-
ros pillards de ce temps fussent condam-
nés à restitution ; mais il arrivait fort bien
que quelque puissant personnage, surve-
nant pour son compte, et prétendant agir
au nom de l'Église ou de l'État, s'appro-
priait tranquillement l'objet en litige.
C'est ainsi que Catherine de Médecis,
pour remercier .Jean de Hangest (dit le
capitaine d'Yvoi), de lui avoir rendu
Bourges par trahison, s'était emparé du
magnifique calice orné de pierreries pillé
par lui dans le trésor de la Sainte-Chapelle
de cette ville, et qu'il avait mis de côté
comme sa part de butin.
334 LES BEAUX MESSIEURS
Au milieu de toutes ces merveilles, le
marquis choisissait tout ce qu'il fallait
pour l'équipement de Mario, qui était ap-
pelé a dire soa goût quant aux couleurs.
On se représenterait mal les habitudes de
cette époque si l'on pensait qu'il fût né-
cessaire d'aller , comme aujourd'hui» a
Paris, pour prendre le ton et trouver des
ouvriers habiles dans l'art de la toilette et
do la décoration. Ce ne fut guère que sous
Louis XIV que la centralisalion du luxé et
de la mode ûl de Paris l'école du goût et
l'arbitre de l'élégance. Richelieu com-
mença l œuvre de cette centralisation en
déhuisant le pouvoir des piinces- Avant
lui, on avait la cour dans les grands cen-
tres de province, et les arligans de^ moin-
dres localités servaient le luxe des sci-
!)£ liOlS-OORË 235
gneurs avec une habileté tradilioûnelle.
Un riche châtelaiu avait ces artisans parmi
ses vassaux ; et, mêuie dans les maisons
bourgeoises, on faisait faire à domicile les
meubles, les babils, les souliers el les
bottes.
Bois-Doré n'eut donc qu'à choisir les
matériaux et a commander h Adamas les
objets que celui ci devait faire confec-
tionner sous ses yeux. Sous le rapport de
la toilette, Adamas était une capacité. On
pouvait se fier a lui, et, au besoin, il met-
tait la main a l'œuvre avec succès. Les
colojines et cornichesd'i voire, destinées au
lit de l'enfant, furent trouvées après quel-
ques recherches.
— Je savais bien qu'il y a^^ait ici quel-
^36 LES Bt;ÂUX MESSIEURS
que chose comme cela^ dit en souriant le
marquis. C'est là un excellent travail qui
provient d'un dais de parade enlevé en la
chapelle de l'abbaye de Fontgombaud,
dont je fus abbé, c'est-k-dire seigneur par
droit de conquéle, quinze jours durant.
Lorsque je m'en emparai, je me souviens
d'avoir dit en moi-même : « Si le nouvel
abbé de Fonlgombaud pouvait bientôl
devenir père, ce serait là un baldaquin
digne de son premier-né ! » Mais, hélas !
mon ami, je n'hérilai point de toutes les
vertus des moines, et il m'a fallu, pour
avoir un fils, le trouver par miracle en
mon âge mûr. N'importe! il ne m'en sera
pas moins cher, et il n'en dormira pas
moins son sommeil d'ange sous le pavois
de Madame la Vierge doFonlgombaud '
DE BOis-noRÉ 237
Le marquis fui interrompu; dans ses sou-
venir par l'arrivée de Laflèche, qui de-
mandait a lui parler. On referma avec soin
les coffres et les portes du trésor, et ob
reçut le drôle dans la basse-cour. 11 faisait
beau temps ; et Jovelin fut d'avis de ne pas
introduire dans la maison un intrigant de
cette epèce.
Ce qu'il avait prévu arriva. Laflèclie
rapportait le cachet, qu'il prétendait avoir
surpris dans'les mains de la petite Pilar;
il prétendait aussi réréler le mystère de
la naissance de Mario, et l'assassinat de
Florimond par M. de Villa-Réal. On le
laissa dire, et quand il eut fini, on le ren-
voya en lui donnant un écu pour la peine
qu'il avait prise de rapporter le cachet ;;
Î38 LES BEAUX MESSIEURS
maison feignit de no rien comprendre a
son histoire, de n'y ajouter aucune foi, et
de trouver fort mauvais qu'il se permît
d'accuser M. de ViUa-Réal, contre lequel
il n'avait eifectivement d'aulre preuve que
rëmolion et Texclamation ;e la Morisque,
lorsqu'elle avait cru le reconnaître sur la
bruyère de Giiampillé. En ceci, le mar-
quis, conseillé par Lucilio, agissait sage-
ment. Dans le cas où il eût recueilli l'ac-
cusation, Laflècheeût été fort capable d'en
donner avis a l'Espagnol, afin de tirer du
même sac deux moutures.
Laflècho, fort mécontent de son fiasco^
se relirait l'oreille basse, lorsqu'en suivant
le mur exléripur <iu jariiin de Galnlbâe^ il
a'onlendil appeler par une voix douce :
c'était Mario que le marquis n'avait pas
voulu adînettre a cet entretien, désirant
que loul rapport entre son héritier et la
bohème fù t brisé sans retour. Mais comme
|1 n^ s'était pas explic^ué à cet égard, l'en-
fant ne crut pas lui désobéir en se glis-
sant dans le labyrinliic et en guettant,par
une petite meurtrière donnant sur te vil-
lage, la sortie du bohémien.
— Qui m'appelle ? dit celui-ci en cher-
chant des jeux autour de lui.
— C'est moi, dit iMario. Je veux que tu
me donnes des nouvelles de Pilar.
— El qu'est-ce que tu me donneras pour
240 LES BEAUX MESSIEURS
^^— Je ne peux rien te donner. Je n'ni
rien
— Imbécilleî vole quelque chose! \
— Non, jamais. Veux-tu me répondre ?
— Tout à l'heure ; réponds-moi d'abord. i
Que fais-tu dans ce château ? i
— De la musique ; après.
— Ah! ah I lu ne veux pas parler? C'est
bon. Adieu!
— Et tu ne me diras pas où est Pilar?
— Elle est morte, répondit brutalement
le bohémien, qui s'éloigna en sifflant.
i
DE BOIS -DORÉ 241
Mario le rappela en vain. Quand il ne
l'entendit plus, il se mit a courir et à jouer
dans le labyrinthe, essayant de se per-
suader que Laflèche s'était moqué de lui.
Mais l'idée de la mort de sa petite com-
pagne se dressait affreuse dans sa vive
imagination.
— Elle disait que Laflèche la battait,
pensa-t-il; mais je ne le croyais pas. Jl ne
la battait pas devant nous. Mais peut-être
qu'elle ne mentait pas ; peut-être qu'en la
battant, il l'a tuée.
Et en songeant ainsi , l'enfant versa
quelques larmes. IMlar n'était pas une créa-
ture bien aimable; mais il y avait déjà du
Bois Doré chez le bon Mario ; il était par-
11 u
Mt
LES BEAUX MESSIEURS
liculièreinent sensible à la pitié, et d'ail-
leurs l'abbé Eîijorrant l'avait élevé dans
l'horreur de la violence et de la cniaulé.
Mais il cacha ses pleurs, craignant de faire
de la peine a son oncle, qu'il aimait déjà
passionnément.
D'Alvimar sortit enfin de sa chambre.
Le repos qu'il avait pris, un beau soleil
couchant, la joyeuse chanson de»; grives,
chassèrent les noirs pressentiments dont
il était assiéf^é depuis quelques jours. Ha-
billé et parfumé, il s;? rendit auprès du
marquis, et le remercia de l'intérêt qu'il lui
avait montré et des soins dont il avait été
ro!)jet. Bois-Doré ne pouvait se résoudre
a accuser iiil(''rieuremenl cet liouimo en-
core sijcuiic, d'un mainlien si dislir)gné
DE BO!S-l>ORÉ 243
et d'une physionomie dont rhabiluellerncî-
lancolie lui semblaient véritablement in-
téressante; mais, quand ils furent a table
pour le souper, Luciiio étant Ta, comme
de coutume, pour faire de la musique,
Bois-Doré se rappela ^ce qui était con-
venu entre eux, et résuma ce qu'il appe-
lasses engins de siège, pour livrer un as-
saut formidable k la conscience de son
hôte.
11 avait trop guerroyé et traversé trop
d'aventures périlleuses pour ne pas savoir
se composer un maintien et une figure
sans avoir besoin, comme Adamas, de
faire des études préalables devant une
glace. Bien que depuis longtemps il vécût
assez tranquille pour n'être plus forcé
244 LES BEAUX MESSIEURS
de déroger à sa candeur naturelle, il était
trop l'homme de son temps pour ne pas
savoir faire dire k son regard, et au be-
soin vingt fois par jour :
— Vive le roi ! vive la ligue !
Les généreux chants de la sourdeline
le dispensèrent de soutenir une conver-
sation banale qui lui eut semblé bien lon-
gue. Ces chants, qui le disposaient au
calme dont il avait besoin, produisirent
celle (ois sur d'Alvimar une excitation fié-
vreuse. Il haïssait décidément Lucilio. Il
savait son prénom, échappé devant lui au
marquis, et d'après cette révélation,
M. Poulain, qui élail ^forlau courant des
hérésies contemporaines, avait deviné,
DE BOrS-J)OI\É 245
presque avec certitude, que Jovelin était
la traduction libre de Giovellino. La cir-
constance de la mutilation le confirmait
dans ce soupçon, et déjk il s'occupait du
moyen de s'en assurer et de lui susciter
quelque persécution nouvelle.
D'Alvimar l'y eût volontiers aidé, s'il
n'eût été forcé de s'eiTacer pour quelque
temps, et le pauvre philosophe lui était
d'autant plus antipathique qu'il ne pou-
vait rien contre lui jusqu'à nouvel ordre.
Sa belle musique, dont il avait été charmé,
le premier jour, lui seinblait maintenant
une bravade insupportable, et l'humeur
qui s'emparait de lui ne le disposait pas a
subir patiemment les investip^ations qu'on
lui préparait.
âi46 LES BEAUX MESSIEURS
Après le souper, le marquis lui proposa
une partie d'échecs dans le boudoir de soa
galon.
— Je le veux bien, répondit-il, a la
condition que nous n'aurons point la de
musique. Je ne['saurais jouer avec cette
distraction.
— Ni moi non plus, certes! dit le mar-
quis. Serrez votre douce voix dans son
étui, mon brave maître Jovelin, et venez
voir cette tranquille bataille. Je sais que
vous prenez intérêt à une partie bien me-
née.
On passa dans le boudoir, et on y
rouva un magnifique échiquier de cristal
DE «ois-noiiÉ 2'v7
monté en or, d'excellents sièges et beau-
coup de bougies allumées. D'Alvimar n'é-
tait pas encore entré dans celte petite
pièce, une des plus luxeuses de la grand'-
maison; il donna un regard distrait et
rapide aux babioles dont elle était encom-
brée, puis on s'assit, et la partie s'enga-
gea.
Le marquis, fort calme et poli, semblait
donner toute son attention à son jeu. De-
bout derrière lui, Lucilio pouvait obser-
ver le moindre mouvement, la moindre
expression de figure de l'Espagnol, placé
en pleine lumière.
D'Alvimar jouait avec assez de promp-
titude et de résolution. Bois-Doré, plus
i248 LES BEAUX MESSIEURS
lent, faisait d'assez longues pauses, pen-
i
dant lesquelles l'Espagnol, un peu impa-
tienté, regardait les objets environnants.
Ses yeux se portèrent naturellement à di-
verses reprises sur une étagère placée à sa j
gauche et tout près de lui, contre le mur.
Peu a peu, l'objet le plus en vue parmi les !
bibelots dont ce petit meuble était couvert
attira et fixa son attention , et Lucilio j
remarqua chez lui un sourire d'ironie et
de dépit chaque fois que son regard s'atta- j
chait sur cet objet. '.
C'était UQ couteau nu et brillant, posé !
I
sur un coussin de velours noir à fran- f
ges d'or, et protégé par une cloche de ;
verre. 1
)
— Qu'est-ce? lui dit enfin le marquis.
DE liOlS-DOlŒ 240
Vous me semblez distrait! Vous êtes en
prise, messire, et je ne veux point avoir
si bon marehé de vous. Quelque ctiose
vous nuit ou vous gêne. Sommes-nous
trop près de ce meul)le, et voulez-vous en
éloigner la table ?
— Non, répondit d'Alvimar, je suis fort
bien ; mais je confesse que ce beau meu-
ble porte quelque chose qui me préoc-
cupe. Vous plaît-il répondre à une ques-
tion, si vous ne la trouvez point indis-
crète ?
— Vous ne pouvez faire question qui le
soit, messire. Parlez, de grâce.
— Eh bien ! je vous demande, mon
2l80 LES BEAUX MESSIEUUS
cher marquis, comment il se fait que
vous ayez la, sou? verre, ri triompiiante
sur un coussinet, l'arme de voyage de vo-
tre humble serviteur?
— Oh ! pour cela, vous vous abusez,
mon hôte, ce couleau ne me vient pas de
vous !
— Je sais^que je ne vous l'ai point don-
né; mais je sais qu'il vous a éié donné
venant de moi, et c'est un hasard que
vous n'ignorez peul-ètre pas. Je com-
prends que tout ca(leau d'une belle main
vous soit précieux, mais je vous trouve
bien dur pour le pauvre monde, d'exiber
ainsi ce trophée de votre victoire aux
yeux d'un rival <''cpnduit.
DE BOIS-DOÏ^É 251
— Ce sont énigmes poiirmoi que vos
paroles !
— Et si je n'ai point la berJue! Me
voulez -vous permellre de lever ce verre
et de regarder de près ?
— Regardez et touchez, messire, après
quoi je vous dirai, si vous le souhaitez,
pourquoi cette relique d'amour ftt de tris-
tesse est là parmi lant d'autres souvenirs
du temps passé.
D'Alvimar prit le couteau, le regarda
attentivement, le mania, et le reposcint
tQut a coup où il l'avait pris :
— Je me suis trompé, dit-il, et je vous
i
2552 LES lilCAlX MESSIKUIIS
en demaude excuse. Ceci n'est point ce
que je croyais.
Lucilio, qui l'observait altentivemeul,
avait cru voir un frémissement de terreur
ou de surprise relever le coin de sa narine
mobile et délicate. Mais cette légère con-
traction faciale se produisait chez lui
pour la moindre cause et même parfois
sans cause. Il se remit a jouer.
Mais Bois-Doré s'arrêta.
— Pardonnez-moi, lui dit-il, mais vous
avez paru reconnaître cet objet, et c'est
un devoir pour moi de vous interroger :
vous pourrez peut-être me fournir quel-
que lumière sur un fait mystérieux dont.
DE BOIS-DORÉ 253
depuis longtemps, ma vie est tourmentée
et troublée. Veuillez donc me dire, mon-
sieur de Villa-Réal, si vous connaissez la
devise et les lettres initiales qui sont gra-
vées sur cette lame. Voulez-vous la regar-
der encore?
— C'est inutile, monsieur le marquis,
je ne reconnais pas l'objet; il ne m'a ja-
mais appartenu.
— Éprouveriez-vous de la répugnance
a vous en assurer?
— De la répugnance ? Pourquoi celte
question, raessire?
— Je vais m'expliquer. Peut-être avez-
^54 LES BEAUX MESSIEURS
VOUS reconnu celle arme pour avoir ap-
partenu a quelqu UQ dont vous rougissez
d'ctre le compatriote, et dont vous me di-
riez pourlanl le nom si j'invoquais votre
loyauté.
— Si vous faites de ceci une grave af-
faire, répondit d'Alvimar, bien qu'à mon
tour je ne vous entende point, je veux bien
examiner encore.
Il reprit lo couteau, le regarda avec un
grand calme, et dit :
— Ceci est do fabrique espagnole, arme
trèsusilée chez nous. 11 n'est personne
de noble ou seulement de lil)rc condition
(pïi ïjVrt porle une SeiM!)lal»le en sa rein-
DE BOIS-DORÉ 255
liire ou en sa manche. F^a devise est une
(les p!us banales el des plus répandues :
Je r,en Dieu, on Je .sers mon maître, ou Je
sel's rhonneur ; voilà ce qne l'on lit sur la
plupart de nos lames, que ce soient rapiè-
res, pistoles ou coutelas.
— Fort bien ; n)ais ces deux lettres
S... A, qui semblent un chiffre particu-
lier? '
— Vous pourriez les trouver sur mes
propres armes, aussi bien que cette de-
vise; ce sont marques de la fabrique de
Salamanque.
Bois-Doré sentit ses soupçons s'éva-
nouir devant une explication si naiurelle.
256 LES BEAUX MESSIEURS
Lucilio sentait, au contraire, augmcnlrr
les siens. 11 trouvait d'Alvimar trop em-
pressé de prévenir l'explication qu'on eût
pu lui demander sur sa propre devise et
sur ses propres chiffres, que l'on était
censé ne point connaître. Il toucha le
genou du marquis en feignant de caresser
Fleurial, et l'avertit ainsi de ne pas re-
noncer à son enquête.
D'Alvimar sembla l'y aider lui-même
en demandant , avec un certain air de
fierté blessée, la raison de cet interroga-
toire.
— Vous pourriez aussi me demander,
rdpoudil Bois-Doré, pour quelle raison
un objet qui m'est horrible à voir se
DE BOIS-DORÉ 257
trouve là sous mes yeux à toute heure,
Sachez-le, moasieur, cette arme maudite
esl celle qui a tué mon frère, et j'ai tenu
a ne la poiiit cacher, à seules fins de
me, rappeler sans cesse que j'ai a dé-
couvrir son assassin et a venger sa
mort.
La figure de d'AWimar exprima une
vive émotion ; mais ce pouvait être une
émotion sympathique et généreuse.
— Vous aviez raison de l'appeler une
relique de douleur, dit-il en éloignant le
couteau. Était-ce de votre frère que vous
parliez hier matin, lorsque, consultant
ces Égyptiens , vous leur demandâtes
quand et comment il avait péri ?
l 17
tlSS LES liEALX MESSIEURS
— Oui ; je demandais ce que je savais
bien, voulant éprouver leur science, et
Vériiablement ce démon de petite fille me
répondit si fidèlement que j'eus lieu d'en
être étonné. N'avez-vous point remarqué,
messire, qu'elle me donna un calcul qui
plaçait l'événement au dixième jour de
mai de l'année 1610?
— Je n'ai point suivi ce calcul. Est-ce
ce jour-là, en elîel, que votre frère tut
f ué ?
— C'est ce jour-la. Je vois que vous eu
êtes fort surpris I
— Surpris, moi ?... Pourquoi le (scrais-
jc?«.. J'imagine (ia(|j les devins ne ré-
DE BOIS-DORE i5U
vèleul (lu passé que ce qu'ils eu cou-
iiaisseut. Mais diies-moi, je' vouâ prie
comment arriva celte triste affaire...
Vous n'en connûtes donc jamais les au-
teurs ?
— Vous avez raison de dire les au-
teurs, car ils étaient deux. Deux que je
voudrais bien découvrir. Mais vous ne m'y
aiderez point, je le vois, puisque celte
arme accusatrice n'a aucun signe particu-
lier.
— La chose n'eu! donc pas de té-
moins?
— Pardonnez-moi, elle en eut !
^60 LES BEAUX MESSIEURS
— Qui ne purent vous renseigner sur
les personnes ?
— Elles purent les décrire, et non les
nommer. Si cette douloureuse histoire
vous intéresse, je peux vous la rapporter
dans tous ses détails.
— Certes! je prends intérêt à vos pei-
nes, et je vous écoute.
— Eh hien! dit 1p marquis en repous-
sant l'écliiquier et en rapprochant sa
chaise de la tahlc, je vous vas dire tout
ce que j'ai recueilli d'une enquête qui
me fut communiquée par le curé d'Ur-
doz.
DE BOIS-DOUÉ io\
— Urdoz?... oïl prenez-vous Urdoz ?
Je ne me souviens point...
— C'est un lieu où vous devez avoir
passé, si vous avez voyagé sur la route de
Pau?
— Non, je vins eu France par celle de
Toulouse.
— Alors, vous ne le connaissez point.
Je vous le décrirai tout a l'heure. Sachez
d'abord que mon frère, étant simple gen-
tilhomme et médiocrement riche, mais
d'honnête famille, de noble figure, d'ai-
mable humeur et galant homme, s'il en fût,
plut, en une ville d'Espagne que je ne sais
point, a une dame ou demoiselle de qua-
202 LES BEAUX MESSIEURS
lilé, dont il devint l'époux par maria j^e
secret, contrairement au gré de la fa-
mille.
— Qui s'appelait...
— Je l'is^nore. Tout ceci était affaire de
cœur dont je ne reçus point la conGdence
entière, et que je ne pus découvrir par la
suite. J'ai su seulement qu'il enleva son
amie, et que, tous deux déguisés en pau-
vres gens, gagnèrent la Frarice, où ils en-
trèrent par ce chemin d'Urdoz. La dame
élant près de son terme, ils voyageaient
dans une petite voilure de pauvre appa-
rence, une manière de cliariot de colpor-
teur, traînée d'un seul cheval acheté en
route, etijui n'allait guère vile au gn- de
leur impatience.
DE BOlS-DORé 263
« Pourtant ils parvinrent sans encombre
jusqu'à la dernière étape espagnole, oîi,
après avoir passé la nuit en une méchante
auberge, mon frère eut l'imprudence de
vouloir changer de l'or d'Espagne contre
de l'or de France, el de demander k une
manière de gentilhomme qui se trouvait
la avçc un vieux valet, et qui lui faisait
offre de ses services, s'il lui en pourrait
procurer pour un millier de pistoles Ce
personnage ne put lui offrir qu'une petite
somme, et lorsque mon frère remonta en
sa voiture avec sa compagne enmentelée
et voilée, on remarqua, dans l'auberge,
que les deux inconnus lui firent politesse
en regardant fort les deux coffres qu'il
chargeait lui-même, l'un contenant ses
espèces, l'autre les bijoux de sa femme, et
204 LES BLAUX Mt;SSir.L\HS
qu'ils partirent ensuite, se dirigeant sur
ses traces, hien qu'ils eussent annoncé le
dessein de se vouloir rendre d'un côté
opposé. Ces mêmes coquins furent signa-
lés de façon à ne pas laisser de doutes
lorsque description fut faite des assassins
de mon frère.
» j»
— Ah ! dit d'Alvimar, on vous les a dé-
crits?
— Psi^faitement. L'un avait la physio-
nomie belle et tellement jeune qu'il sem-
blait adolescent. 11 était de taille médio-
cre, mais bien prise. Il avait la main blan-
che et menue comme celle d'une femme,
la barbe naissante fort noire, la chevelure
soyeuse, un grand air de noblesse, un
Di: LOIS- DOUÉ 2(55
costume de voyage assez riche, peu ou
point de recliange, car sa valise ne pesait
rien ; un bon cheval andaloux, et cet in-
fâme couteau dont il se servait pour
manger et pour égorger. L'autre...
— Peu importe, messire ; votre frère...
— Je vous dois dépeindre l'autre ma-
landrin, tel qu'il me fut dépeint. C'était un
homme d'âge qui avait du moine et du
spadassin. Un long nez tombant sur une
moustache grise, l'œil vague, la main cal-
leuse, l'humeur tacilurne; une véritable
brute d'Espagne...
— Plaît-il, messire?
â03 LES BEAUX MliSSIEllUS
— Une brute comme il y en a en tous
piys où l'on croit se racheter de l'enfer
avec des patenôtres. Ces bandits suivirent
mon pauvre frère comme deux loups fé-
roces et couards snivrnt une proie qu'ils
n'osent attaquer, et le rejoignirent...
Qu'est-ce, messire? Avez-vous trop chaud
en celle petite chambre?
— Peul-être, messire? répondit d'Alvi-
mar agité. Je trouve lourd a respirer l'air
d'une maison où il semble que le nom
d'Esp.'îgnol soit leim en mépris comme
vous faites.
— Nullement, monsieur. Rrmeltez-vous.
Je no ronds poini voire nalion fanlive de
l'abnisscment de qnel(|ues-uns. ïl y a
partout des infâmes. Si je parle aigre-
ment de ceux qui me ravirent un frère,
vous me devez bien excuser.
D'Alvimar s'excusa à son tour de sa
siisceptil)i!ité, et pria le marquis de ne
pas interrompre son récit.
— Ce fut donc, reprit-il, environ une
lieue après la bourgade appelée Urdoz,
que mon frère se trouva seul avec sa
femme sur un mur de rochers, le long
d'un précipice fort profond. Le chemin
serpentait en une montée si rude que le
cheval renonça un moment, et mon frère,
craignant qu'il ne reculât dans le ravin,
sauta par terre et vitenienl descendit sa
femme entre ses bras. Il faisait un grand
|1G8 LUS BliAUX MtSSlliUKS
chaud, et, pour qu'elle ne souffrît point du
soleil, il lui montra devant eux un om-
brai^e de sapins, où elle se rendit dou-
cement pendant qu'il laissait souffler le
cheval.
— Cette dame vit donc tuer son mari?
— Non, elle se trouva avoir tourné un
petit massif de la montagne lorsquo l'évè-
ment arriva. Dieu voulut sauver l'enfant
qu'elle portait, car si les assassins l'eus-
sent vue, ils ne lui eussent point fait de
grâce.
— Qui donc put savoir comment votre
frère péril?
DE nOîS-DORÉ 2J69
— Une autre femme que le hasard avait
amenée l'a tout près, derrière un quartier
de rociie, et qui n'eut pas le temps d'appe-
Itr a l'aide, tant l'horrible meurlre fut vile
expédié. Mon frère s'efforçait de faire
avancer le cheval, lorsque les assassins
l'atteignirent. Le plus jeune mit pied a
terre, lui disant avec une hypocrite cour-
toisie: « Hé, mon pauvre homme, votre
hèle est fourbue. Vous faut-il point de
l'aide? » Le vieux drôle qui le suivait des-
cendit aussi, et, comme s'ils eussent voulu
pousser bonnemont a la roue, tous deux
se rapprochèrent de mon frère, qui ne se
méfiait point, et, au même instant, le té-
moin que le ciel avait mis la le vit trébu-
cher et tomber de son long entre les roues ,
sans qu'un seul cri pût faire croire qu'il
Èji) LES BEAUX MEftSlliURS
eût été frappé. Ce poignard lui avait été
planté dans le cœur jusqu'au manche, par
une main qui en connaissait trop bien
l'exercice.
— Alors vous ne savez point qui, du
maître ou du valet, porta le coup ? Vous
dites que la maître était fort jeune ; il
n'est point a croire que ce fut lui?
— Peu m'importe, messire. Je les tiens
pour aussi vils l'un que l'autre; car le gen-
tilhomme se conduisit entièrement comme
le laquais. H s'élança dans la voiture sans
se (fonner le temps de reprendre son
arme, pressé et enragé qu'il était de voler
les deux coffrets. Il les jeta à son cama-
rade, qui les mil sois son njanleau, et
DE B01S-l)«l\É â71
tous deux prirent la fuite, retournant sur
leurs pas, aiguillonnés, non point par le
remords ou la hoiite, senliments humains
qu'ils n'étaieul point capables de ressentir,
mais par la peur du fouet et de la roue,
qui sont la récompense et la ûu de telles
engeances.
— Vous en avez menti, monsieur ! s'é-
cria, en se levaiil, d'Alvimar hors de lui et
pâle de rage. Le fouet et la roue... Vous
meniez parla gorge! et vous me rendrez
raison...
H retomba sur sa chaise, sutfoqué et
comme étranglé de l'aveu que lui arrachait
enfin la colère. ...._„ ,j
272 LES BEAUX MESSIEURS
Le marquis fui comme foudroyé aussi
de celle sorlie, à laquelle il ne s'attendait
pas, tant, jusque-là, le coupable avait fait
bonne contenance et donné un air naturel
a ses fréquentes interruptions.
Il se remit le premier, comme on peut
croire, et froissant de sa longue main
nerveuse le poignet convulsif de d'Al-
vimar:
— Malheureux! lui dit-il avec un mé-
pris accablant, vous devez remercier le
ciel qui vous a fait mon hôte; car si je
n'eusse donné ma parole devons proléger,
parole qui vous préserve de moi-même,
je vous briserais contre le mur de cette
chambre.
DE BOIS-DORÉ 273
Lucilio, craignant une lutte, avait saisi
le couteau reslé sur la table. D'Alvimar
vit ce mouvement ef eut peur. Il se déga-
gea des mains du marquis et saisit la garde
de son épée.
— Tenez-vous donc tranquille, et ne
craignez rien ici, lui dit Bois-Doré avec
calme. Nous ^le sommes point des assas-
sins, nous autres !
— Ni moi non plus, monsieur, répondit
d'Alvimar, qui sembla vaincu par celte
dignité de procédés, et, puisque vous ne
voulez point déroger aux lois de l'hon-
neur, je ferai l'effort de me justifier.
— Vous justifier! vous! allons donc!
Il 18
274 LES BEAUX MESSIEURS
Vous éles convaincu el conia nné par le
démenti que vous m'avez (ionné, à preuve
que je le méprise !
— Gardez vos mépris pour ceux qui
supportent l'outrage en silence. Si je
l'eusse fait, vous ne me soupçonneriez
pas! J'ai repoussé l'injure. Je la repousse
encore I
— Ah! vous prétendez nier, a pré-
sent?
Non pas I J'ai occis votre frère... ou
lonl autre. J'ignore le nom de l'homme que
j'ai tué... ou laissé tuer! i\lais que savez-
vous (les raisons <jni m'ont conduit à ce
meurtre? Que savez-vous si je n'exerçais
DE BOIS-DOUE
^75
pas une vengeance légitime ? Que savez-
vous si celte femme.. . dont vous ignorez le
nom ! n'était pas ma sœur, et si, en ven-
geant l'honneur de ma famille, je ne re-
prenais point, comme son propre bien,
l'or et les bijoux emportés par un séduc-
teur?
— Taisez-vous, monsieur; n'insullrz
pas la mémoire de mon frère,
— Vous-même avez confessé qu'il n'é-
tait pas riche : où eût-il prit mille pistoles
pour fuir ainsi avec une femme?
Bois-Doré fut é!>ranlé. Son frère, à
cause de la différence de leurs opinions,
n'avait jamais voulu accepter de lui la
27 G LES BEAUX MESSIEURS
moindre part d'une fortune qu'il considé-
rait, avec raison, comme provenant de la
dëj)ouille de son propre parti. Il fut obligé
de se rabattre sur cette allégation que la
femme de son frère avait eu le droit d'em-
porter ce qui était k elle Mais d Alvimar
répondit que la famille avait aussi le droit
de le considérer comme sien. Il repous-
sait donc avec énergie l'accusation de vol.
— Vous n'en êtes pas moins un traître,
lui dit le marquis, pour avoir lâchement
poignardé un gentilhomme au lieu de lui
demander raison.
— Prenez-vous-en au déguisement de
votre frère, répondit d'AIvimar avec feu.
Dites-vous que, le voyant sous les habits
DE BOIS-DORÉ 277
d'un vilain, j'ai pu croire que je le pou-
vais faire tuer comme un vilain par mon
domestique.
— Que ne le faisiez- vous arrêter dans
celle auberge, oîi vous dûtes reconnaîlre
voire sœur, au lieu de le suivre pour le
saisir daus un guet-à-pens ?
— Apparemment, répondit d'Alvimnr,
toujours fier et animé, que je ne voulus
point faire d'esclandre et coroproraellre
ma sœur devant une populace.
— El comment, au lieu de courir après
elle pour la ramener à sa famille, la lai-
sâtes-vous sur ce chemin, où elle est
morte dans les douleurs, une heure après,
278 LES BEAUX MESSIEURS
sans avoir été ensuite réclamée de per-
sonne?
— Pouvais-je la poursuivre, ignorant
qu'elle était la, tout près de moi? Votre
témoin n'a pu entendre toutes mes paro-
les ; les questions que je devais faire au
ravisseur, je n'avais point a les crier sur
le ciieiuiii. Que savez-vous s'il ne me ré-
pondit poiîit que ma sœur était restée k
Urdoz, et si ce que l'on prit pour une fuite
n'était pas l'empressement de courir après
elle?
— Et, ne la trouvant point à Urdoz,
vous ne slites rien de sa mort si déplora-
ble? Vous n'eûtes mémej point souci du
lieu de sa sépulture?
DE BOIS-DORE
tn
— Qui vous dit que je ne snis pas mieux
que vous, monsieur, tous les détails de
celle fâcheuse histoire? A ma place, ne
pouvant plus remédier a rien, eussiez-
vous fait bruit, dans un pays où personne
ne pouvait rien deviner, du nom de
votre sœur et du dés onneur de votre
famille ?
Le marquis, accablé de la vraisemblance
de ces explications, g^arda le silence. Il
demeurailpensif et tellement absorbédans
ses réflexions, qu'il entendît a peine an-
noncer une visite. Guillaume d'\rs ve-
nait d'être introduit dans le salon voi-
sin.
Lucillo vil un éclair de joie briller dans
280 LKS BEAUX xMESSIiiliUS ^
les yeux de d'Alvimar, soit que le plaisir
de revoir un ami en fiil cause, soit que ce
fût seulement l'espoir d'échapper à une
situation périlleuse.
D'Alvimar s'élança hors du boudoir, et
la porte battante rembourrée retomba
pour un instant entre lui et ses hôtes.
Lucilio, voyant le marquis perdu dans
de pénibles réflexions, le toucha comme
pour l'interroger. — Ah ! mou ami ! s'écria
Bois-Doré, dire que je ne sais que résou-
dre, et que je suis peut-être la dupe du
plus grand fourbe qui existe! J'ai fait
fausse route. J'ai exposé la bonne Moris-
que, et peut-être aussi inon enfanl, a la
vengeaDce et aux embiiches du plus dan-
DE BOIS-DORÉ 281
gereux ennemi ; j'ai été gauche ; j'ai
fourni les raisons de la défense, en
avouant que je ne connaissais point le
nom delà dame, et maintenant, qu'il y ait
mensonge ou vérité dans l'excuse du
meurtrier, je ne me trouve plus en droit
de lui ôter la vie. Mon Dieu ! monseigneur
Dieu ! est-il possible que les honnêtes
gens soient condamnés a être joués par les
scélérats, et, qu'en toutes guerres, ceux-ci
soient les plus avisés, et, en déûnitive. les
plus forts!
En parlant ainsi, le marquis, indigné
contre lui-même, frappa du point sur la
table avec énergie; puis il se leva pour
aller recevoir Guillaume d'Ars dont il
entendait l'accent joyeux et insouciant
dans la pièce voisine.
%S% LKS BEAUX MESSIEURS
Mais le muet lui saisit vivement le bras
avec une exclamation inarticulée. Il te-
nait un objet sur lequel il appelait son
attention par un bégaiement de surprise
et de joie, C'était l'anneau qjie le marquis
avait mis à son petit doigt, cet anueau
mystérieux qu'il n'avait pu ouvrir, et qui,
grâce au vigoureux coup de poing appliqué
sur la table, venait de se séparer en deux
cercles passés l'un dans 1 autre. Il n'y avait
aucune espèce de secret dans celle bague.
Seulement les parties joignaient très serré,
et il avait fallu une grande secousse pour
les disjoindre. ^
Lire les noms gravés dans les deux cer-
cles lut l'aflaire d'un instant. C'étaient
ceux de Floriuïond cl de sa femme. Com-
DE B01S-1>0RÉ 2!83
prendre que l'on lenail enfin la vérilé fat
une certitude spontanée. Le marquis donna
rapidement un ordre a Lucilio et alla,
d'un cœur allégé et d'un visage riant, ser-
rer les mains de Guillaume.
D'AIvimar et M. d'Ars n'avaient eu que
le temps d'échanger quelques mots sur le
bon voyage de l'un et sur l'agréable sur-
prise de l'autre. Cependant, Guillaume
avait remarqué quelque altération sur le
visage de son ami, lequel avait allégué la
migraine de la veille.
Le marquis, après les premières amitiés
a son jeune parent, voulut donner les or-
dres pour son souper.
i84 Li:s iH.ALx MU ss nu; us
— Non pas, merci! dit Guillaume; j'ai
pris quelque chose en route pendant q?ie
mes chevaux soufflaient, car il me faut re-
partir d'ici a l'instant même. Vous voyez
que je reviens plus tôt que je ne devais
J'ai été averti à Saint-Amand, oîi j'avais été
hier faire, avec partie de la jeunesse du
pays, la conduite d'honneur a monsei-
gneur de Condé, que mon intendant était
fort malade en ma maison. Craignant d'en
mourir, cet honnête homme mr> dépê-
chait un exprès pour m'avertir de revenir
au plus vite, aûn d'être mis par lui au
courant du plus gros de mes affaires, dont
j'avoue ne pas savoir le premier mol. Je
suis venu cepondnnt ici d'ahord pour sa-
voir s'il convient a M. d'Alvimar de me
suivre, ce soir, en mon logis, ou si, en-
DE BOIS- DORÉ 285
enchaÎQé dans vos jardins d'Astrée, il
souhaite passer encore celte nuit dans les
enchantements.
— Non, répondit vivement d'Alvimar;
j'ai assez abusé de la civilité de M. le mar-
quis. Je suis mal portant et deviendrais
maussade. Je souhaite partir avec vous
à l'heure même , et vais commander
que l'on prépare mes chevaux en toute
hâle.
— C'est inutile, dit le marquis; je vais
clocher; j'aurai bientôt le plaisir de vous
revoir, monsieur de Villa-Réal.
— C'est moi qui viendrai dès demain
prendre vos ordres, monsieur le marquis,
â8t) LES BEAUX MLSSIEUUS
et VOUS donner toutes les explications que
vous souliaiteiVz... sur la partie que nous
avons jouée tout a l'heure.
— Quelle partie faisiez-vous ? dit Guil-
laume.
— Une partie d'échecs fort savante, ré-
pondit le marquis.
Adamas arriva au coup de clochette.
Les chevaux et les bagages de M. de
Villa-Réal, dit Bois-Doré.
Pondant que l'on exécutait cet ordre, le
manjuis, avec une Irnnquillilé qui (it os-
pérur îi d'Aivimar que loul élnit apaisé
Dt BOIS- DORÉ 287
entre eux, rendit compte a Guillaume de
remploi du lomps h Briantes et a la Motte-
Seuilly duranl son absence. Puis, il le
questionna sur les belles fêlesde Bourges.
Le jeune homme ne demandait qu'k en
parler: il raconta les émotions du tir, ou
plutôt, comme on disait alors, de l'hono-
rable jeu de l'arquebuse. On avait con-
struit les bulles aux Prés-Fichaux, et un
grand pavillon "^arni de tapisseries et de
ramées pour les dames et demoiselles de
la ville. Les tireurs étaient placés sur un
parquet, à cent cinquante pas du pavois.
Six cent cinquante-trois arquebusiers s'é-
taient présentés; Triboudet de Sancerre
avait seul <néri'é le pri:t, mais il avait été
obligé de le parlager avec Boiron de
Bourges, pour avoir pris un faux nom.
^88 LES BEA.UX MESSIEURS
afin de devancer son tour; de q\ij\ les
gens de Sancerre avaient bien crié, car ils
eussent tenu à honneur de prouver que
leurs tireurs étaient les meilleurs du
royaume, et on trouvait bien de l'injustice
dans la division du prix. C'était évidem-
ment pour ne point mécontenter ceux de
Bourges que l'on avait rendu ce mauvais
jugement. « En effet, disait Guillaume en
narrant avec le feu de la jeunesse, ou Tri-
boudet a gagné, ou il a perdu. S'il a gagné
il a droit à tout l'honneur et à tout le
profit de la chose. J'accorde qu'il est cou-
pable d'avoir pris un faux. nom. Eh bien !
qne, pour celte faute, on le punisse de
quelque amende ou de quelques jours de
prison ; mais qu'il n'en soit pas moins le
vainqueur du jeu ; carl'honneur du talent
DE 1{01S-1)ORÉ 289
est cho>e sacrée, el, malgré que nous
n'aimions pas beaucoup les vieux sorciers
sancerrois, il n'est pas un gentilhomme qui
n'ait protesté contre le passe-droit fait
à Tril)ouclet. Mais que voulez -vous ? les
jçrosses villes mangeront toujours les pe-
tites el les gros robins de Bourges pren-
nent sans façon le haut du pavé sur toute
la bourgeoisie de la province. Ils le
prendraient bien volontiers sur la no-
blesse, si on les laissait faire! Je m'étonne
qu Issoudun ait concouru. Argenton s'en
est abstenu, disant (|ue le prix était donrié
d'avance, et que rien ne valait devant les
juges de Bourges, sinon les champions de
Bourges. »
— Et ne pensez-vous pas que le prince
n «!>
^90 LES BKMlX MESSIEURS
se soil mêlé de cette injustice? demanda
le marquis.
— Je n'en répondrais pas ! 11 fait gran-
dement la cour au peuple de sa bonne
ville, a telles enseij^fues qu'il s'est mis dans
des frais, malgré qu'il n'aime guères a
dépenser son argent pour l'amusement
des autres, il entretient en ce moment
deux troupes de comédie, l'une française,
l'autre italienne, qui représentent dans
des jeux, de paume très bien décorés.
— Quoi ? dit Bois-Doré, vous avez revu
ies tragiques historiens de M. de Belleroze ?
ils sont ennuyeux comme quarante jours
de pluie!
— Non, non; colle fois, la troupe s'ap-
pelle les (Comédiens français du sieur de
DE ROIS-DORE
^91
Lambour,ei il y a la des gens fort habiles.
Mais le temps se passe, et voici le fidèle
Adamas qui vient nous dire que les che-
vaux sont prêts, n'est-ce pas? Partons
donc, mon cher Viila-Réal, et puisque
vous avez promis au marquis de venir
demain le remercier, je m'invite avec
vous.
— J'y compte bien, répondit Bois-Dorc.
— Et vous pouvez compter aussi, mon-
sieur, lui dit d'Alvimar en le saluant pro-
fondément, que je vous fornirai toutes les
preuves de ce que j'ai avancé.
Bois-Dori' ne répondit que |)ar un salut.
Guillaume, pressé de se re;i5Ctlre en route,
^2.)^ LES BEAUX MESSIEURS
ne remarqua pas que le marquis, malpfré
son apparente courtoisie, s'abstint de ten-
dre la main a l'Espagnol, et que celui-ci
n'osa lui demander de toucher la sienne.
A peine furent-ils en selle, que le mar-
quis, s'adressant a Adamas, lui dit d'une
voix émue :
— Vite, mon hausse-col, ma bourgui-
gnolte, mes armes, mon cheval et deux
hommes.
— Tout cela est prêt, monsieur, répon-
dit Adamas. Maître Jovelin nous a tout
commandé, disant, de voire part, que si
M. d'Ars reparlait ce soir vous lui feriez
escorte... Mais à quelles fins ?...
DE BOlS-UOUiâ 2103
— Tu le sauras quand je serai revenu,
dit le marquis en remontant à sa chambre
pour s'équiper. A-l-on eu soin d'apprêter
les chevaux, dans la petite écurie, de ma-
nière à ce que les gens qui me doivent es-
corter fussent seuls dans le secret?
— Oui, monsieur ; j'y ai eu l'œil en per-
sonne.
— Est-ce que lu vas bien loin? s'écria
Mario, qui venait de souper avec Merce-
des et qui rentrait dans la chambre a cou-
cher.
— Non, mon fils, je ne vas pas loin. J(*
serai ici dans deux petites heures. Vous
29i LES liKAUX MESSIEURS j
devez dormir tranquille ; et vile, embras-
sez-moi. I
II
— Oh! comme lu te fais beau ! dit in-
génuement Mario ; est-ce que tu vas en-
i
core a la Motte-Seuilly ?
\
— Non, non. Je vas danser dans un
bal, répondit en sotiriant le marquis.
— Emmène-moi, que je te voie danser,
dit l'enfant.
— Je ne puis; mais patientez, mon Cu-
pidon, car, à partir de demain, je ne ferai i
plus un pas sans vous.
(^uand le vieux gcnlilhommc fut coiffé
DE UÛIS-DÙKÉ S95
de son petit casque de cuir 'jaune rajé
d'argent, doublé d'une coiffe ou secrète de
fer, et orno de longs panaches tombant
sur l'épaule ; quand il eut endossé son
court manteau militaire, attaché sa lon-
gue épée, et bouclé, sous sa fraise de den-
telle, le hausse- col d'acier brillant, Ada-
mas put jurer sans trop de flatterie qu'il
avait un grand air, d'autant plus que les
émotions de la soirée ayant fait tomber
son fard, il avait a peu près sa figure na-
turelle, qui n'était point celle d'un dame-
ret.
— Vous voilà prêt, monsieur, dit Ada-
mas. Mais n'irai-je point avec vous?
— Non, mon ami: tu vas fermer toutes
^6 LES ItËAUX Ml^SblliUUS
les portes de mou pavillon, et passer la
soirée avec mou fils. S'il s'endort, tu lui
feras un lit de campa.^ne avec des cous-
sins. Je le veux trouver la quand je ren-
trerai; et, maintenant, éclaire-moi, je
veux, causer au salon avec maître Jove-
lin.
11 embrassa Mario a plusieurs reprises
avec attendrissement, et descendit un
étage.
— Ou allez-vous, et q-u'avez-vous ré-
solu ? lui dirent les yeux expressifs de Lu-
cilio.
— Je vais à Ars pour achever l'enquête;
et, puis après, n'est-ce pas ? Après, s'il y a
DE fiOlS'-iiOllfi ^\il
lieu, je me concerterai avec Guillaume
pour que le traître ne se puisse échapper,
et je reviendrai me consulter avec vous
pour le reste. A revoir donc bientôt, mon
grand ami.
Lucilio soupira en regardant partir le
marquis. Il lui semblait occupé de projets
plus sérieux qu'il n'en avouait dans ce
programme.
Pendant que, sans se presser, le mar-
quis se disposait a sortir, Guillaume et
d'Alvimar, celui-ci suivi de Sanche, l'autre
de ses quatre hommes d'escorte, se diri-
geaient assez lentement vers le château
d'Ars par le chemin d'en bas, c'est-a-dire
par celui qui laisse les plateaux du Chau-
L£S BEAUX MESSIEURS
ïïiois sur la droite et qui passe assez près
de La Cliâtre. La lune n'étant pas levée et
les chevaux de Guillaume étant très Fati-
gués, on ne pouvait aller plus vite.
D'Alvimar profita de celle circonstance
pour prendre, comme malgré lui, un peu
d'avance avec son écujer. Alors, ralentis-
sant sa monture :
— Sanche, lui dit-il, n'avez-vous rien
oublié à Brianles de ce q^i m'appartient?
— Je n'oublie jamais rien, Antonio!
—r Si fbit, vous ( ublicz vos poignards
dans le corps des gens que vous défaites.
DE BÛlS-DOUi^ 209
— Encore ce reproche?
— J'ai aies raisons pour le faire aujour-
d'hui. Diles-moi, mon c!ieval ne hoile
plus, mais le croyez-vous en étal de four-
nir une longue course, celte nuit?
— Oui. Qu'y a-t-il de nouveau?
— Écoulez bien, et tâchez de compren-
dre vile. Le colporteur olail un gentil-
homme, le frère du marquis de Bois-
Doré. Le couteau dont vous vous servîtes
est dans les mains de ce vieillard, qui a
juré vengeance, et qui nous accuse par
la bouche de je ne sais quel témoin.
— La Morisque?
300 lâi.i klËAUX MËSSIÊUUS
— Pourquoi la Morisque ?
— Parce que ces maudils portent tou-
jours malheur.
— Si vous n'avez pas d'autre raison...
— J'en ai d'autres, je vous les dirai.
— Oui, plus tard. Songeons à (uitler
ce pays sans d'autre explication avec le
vieux fou. Je lui er> ai dit assez pour lui
faire prendre patience. Jl m'attend de-
main.
— Pour un duel?
— Non. Il est trop vieux ! Mais il est
DE BOIS-nORÉ 301
fort rusé ; avez-vous envie de pourrir en
quelque oublielte de son manoir?
— N'importe, j'irai avec vous, si vous y
allez.
— Je n'irai pas. Certaine prédiction me
rend fort prudent. Quand nous serons
auprès de cette petite ville dont vous
voyez les feux la-bas, écartez-vous de
l'escorte, disparaissez, et, un quart
d'heure après, revenez me joindre en di-
sant tout haut que quelqu'un de la ville
vous a remis une lettre pour moi. J'irai
jusqu'au château d'Ars comme pour la
lire, et aussitôt que j'aurai fait celle feinte,
je dirai a M. d'Ars qu'il me faut partir à
l'instant même. Est-ce entendu ?
1
30^ LES BEAUX MESSIEURS
— C'est erileadu.
— Alors, attendons M. d'Ars, et ne mon-
trons aucune hâte.
Quand le bon M. de Bois-Doré, armé
jusqu'aux dents et bien assis en selle sur
le beau Hosidor, eut franchi l'enceinte' du
village de Brianles, il vit Adamas, monté
sur une bonne petite haquenée fort paisi-
ble, se faufiler a son côté :
— V^oire! c'est vous, monsieur le re-
belle? dit le marquis, d'un Ion qui ne
réussit pas à èlro courroucé ; nevous
avais-jc point défendu do me suivre et or-
donné de garder mon héritier?
DE BOlS-DOhÊ 303
— Votre héritier est bien gardé, mon-
sieur ; maître Joveiin m'a donné sa parole
de ne point le quitter, et, d'ailleurs, je ne
sache pas qu'en votre château, il coure
maintenant aucun risque, puisque l'en-
netni est dehors et que nous lui allons
sus.
— Je sais que le danger est pour nous
maintenant, Adamas, et c'est pourquoi je
ne voulais pas de loi, qui es vieux et cassé,
et qui, d'ailleurs, ne fus jamais un grand
homme de guerre.
— fl est vrai, monsieur, que je n'aime
guères a recevoir des coups; mais j'aime
bien a en donner quand je peux. Je ne
suis plus un jeune homme ; mais si je n'ai
^04 LES Rl'AUX Mr.!>SIEURS
pas bon pied, j'ai bon œil, et je préipnds
veiller k ce que vous ne tombiez pas dans
quelque embûche. C'est pourquoi j'ai pris
avec moi deux hommes de plus, qui nous
rejoindront dans trois minutes. D'ailleurs,
je serais devenu fou à vous attendre sans
rien savoir et sans rien faire. Ah çà, mon
maître, où allons-nous, et de quelle façon
allons-nous donner ?
— Tu vas voir, mon ami, tu vas voir !
Mais hâtons-nous! Il n'y a plus grand
temps à perdre pour les rejoindre à mi-
chemin d'Ars.
On pril le galop, et, en moins d'un
quart d'heure, on se trouva en vue de
Guillaume et de son escorte, qui conti-
DE BÔlS-DORÉ 305
nuaient d'aller un très petit train. La lune
se levait et faisait briller les armes des
cavaliers.
C'était à un endroit que l'on appelait et
qu'on appelle encore la Rochaille, endroit
assez voisin des habitations aujourd'hui,
mais, en ce temps-là, très aride et com-
plètement désert. Le chemin passait à mi-
côte entre un petit ravin et une colline
semée de grosses roches grises, parmi les-
quelles poussaient d'assez maigres châtai-
gniers. Le lieu était mal famé; les pay-
sans de tous les temps ont attaché aux
grosses pierres des idées superstitieuses,
soit qu'ils les attribuent toutes indistinc-
tement au travail desdémons de l'ancien n e
Gaule, soit qu'ils les croient tombée*; du
30l> LES BliAUX MESSIEURS
ciei, a l'effet d'exlermiuer le culte de ces
mauvais diables.
Le marquis fit faire halte a sa petite
troupe avant qu'elle eût été sigualée par
celle de Guillaume, et, piquant des deux,
il alla se mettre en travers du chemin de
son jeune parent.
En entendant approcher ce galop, Guil-
lau.ne et d'Alvimar s'étaient retournés, le
premier fort tranquille, pensant que c'é-
tait quelque voyageur épeuré, le second
très inquiet, et songeant toujours à la pré-
diction que semblaient confirmer et hâter
les événements de celle soirée. Lorsque
Bois-Doré passa sur le flanc gauche de
cette escorte, Guillaume ne le reconnut
DE BOIS-DORÉ 307
pas sous le cosNime militaire, mais d'Al-
vimarle reconnut aux battements de son"
cœur troublé, et le vieux Sanche, averti
par une émotion analogue, se rapprocha
de lui.
Leurs anxiétés se dissipèrent lorsque
Bois-Doré les devança sans leur parler. Ils
pensèrent alors que ce n'élai! pas lui.
Mais quand il se fut arrête en présentant
la tête de son cheval aux naseaux des
leurs, ils se regardèrent et se serrèrent
instinctivement l'un contre l'autre.
— Qu'est-ce donc, monsieur? dit Guil-
laume en prenant un de ses pistolets dans
la fonte de sa selle. Qui êtez-vous et que
demandez-vous ?
308 LES BEAUX MES.SIiiURS
Mais, avant que Bois-Doré eût eu le
temps de lui répondre, un coup de pisto-
let partait entre eux, et la balle coupait la
bourguignotte du marquis, lequel, voyant
le mouvement de Sanche pour l'assassi-
ner, s'était rapidement baissé en criant :
— Guillaume ! c'est moi !
— Mille tonnerres du diable ! s'écria
Guillaume effrayé; qui a tiré sur le mar-
quis? Au nom du ciel, marquis, êtes-vous
touché?
—Nullement, répondit Bois-Doré; mais
je dois dire que vous avez, en votre com-
pagnie, de sales poltrons, qui tirent sur un
DJ2 BOlà-DORÉ 3U9
homme seul, avant de savoir si c'est un
ennemi !
— Oui, certes, et, sur l'heure, j'en fe-
rai justice, reprit le jeune homme indi-
gne : misérables drôles, lequel de vous a
tiré sur le meilleur homme du royaume?
— Pas moi, ni moi ; ni moi ! s'écrièrent
a la fois les quatre valets de M. d'Ars.
— Non, non! dit le marquis : aucun de
ces bons enfants n'eût fait pareille chose.
J'ai vu celui qui a fait le coup, et le voila!
En parlant ainsi, Bois-Doré, avec une
31 Ô LES BEAUX MESSIEURS
dextérité, une vigueur et une promptitude
dignes de ses meilleurs jours, coupait d'un
coup de fouet la figure de Sanche, et tan-
dis que l'assassin portait les mains a ses
yeux, il le prenait au collet et, l'arrachant
de sa selle, il le poussait a terre et fouail-
lait son cheval qui s'emporta et disparut
dans la direction de Briantes. Au même
instant, les qualre hommes du marquis,
forçant la consigne qu'il leur avait donnée
d'attendre ses ordres, arrivaient a bride
avalée, avec Adamas, que le bruit du coup
de pistolet et celui du cheval eq fuile
avaient jeté dans l'inquiétude la plus
vive.
— Ah ! vous voila? dit le marquis h «es
farens. Eh bien, ramassez-moi ce cavalier
DE BOIS-DOR'É 3 H
démonté. Il m'appartient, vu que j'ai le
droit d'épave sur cette route. 11 est mon
prisonnier. Liez le; il y a a se méfier de
ses mains.
FIN DU DEUXIEME VOLUME.
FgnlaiiieMeaii. — Intp. de h. Jacquiti
■4^:. m-'
%-4
r'^v
I*
-3*